Jinologie : Escrime et calligraphie

Dans le roman Le Vagabond au sourire fier (《笑傲江湖》 xiàoào jiānghú), le héros Linghu Chong (令狐冲 línghú chōng) est amené par Xiang Wentian (向问天 xiàng wéntiān) au Manoir des Prunus (梅庄 méizhuāng), situé à Hangzhou, sur les bords du Lac de l’Ouest.
Xiang Wentian a un dessein secret, que nous ne dévoilerons pas ici.
Linghu Chong est contraint de se battre successivement avec les gardiens du Manoir des Prunus, les « Quatre amis du sud du fleuve » (江南四友 jiāngnán sìyǒu). Chacun de ces amis est expert dans l’un des quatre arts des lettrés chinois : luth (musique), jeu de go, calligraphie et peinture (琴棋书画 qínqí shūhuà).
Lorsqu’il affronte celui des quatre amis qui est féru de calligraphie, surnommé le « Vieillard au pinceau déplumé » (秃笔翁 tūbǐwēng), dont l’arme est un « pinceau de juge » (判官笔 pànguānbǐ) (une barre de métal terminée par une pointe acérée, munie ou non de poils de pinceau), son adversaire explique à Linghu Chong qu’il a développé sa propre technique d’escrime, basée sur la calligraphie chinoise. Mais, en raison des contraintes de la calligraphie, la technique d’escrime du Vieillard au pinceau déplumé est bancale, et Linghu Chong n’a pas beaucoup de difficulté à défaire son adversaire.
Ci-dessous, un « pinceau de juge » (Source : Site Baike)


A priori, on pourrait penser que vouloir à tout prix associer calligraphie escrime est déraisonnable et que, du point de vue de la technique martiale, cela ne présente pas beaucoup d’intérêt. Et pourtant…
Pendant la dynastie des Tang, une danseuse connue sous le nom de Gongsun-la-Grande (公孙大娘 gōngsūn dàniáng), qui vécut probablement pendant la première moitié du VIIIe siècle, était connue dans tout l’empire pour sa danse de l’épée.
Le poète Du fu (杜甫 dù fǔ) lui a même consacré un long poème intitulé, dans sa traduction française de François Chen, « Danse à l’épée exécutée par une disciple de Gongsun-la-Grande ». Voici la traduction des premiers vers que donne François Chen dans son livre L’écriture poétique chinoise (p. 255) :
Qui ne connaissait Gongsun-la-Grande, beauté de jadis ?
L’épée en main, quand elle dansait, le monde était bouleversé
Les foules s’amassaient autour, pâles de stupeur
Ciel et terre s’abaissaient, en signe de révérence
Superbe : seigneurs célestes chevauchant dragons ailés
Éclatante : neuf soleils tombant sous le tir de Hou Yi
Un bond en avant : éclair-tonnerre chargé de courroux
Un brusque arrêt : océan serein en sa pure clarté.

Cette magnifique description donne une idée succincte des émotions que pouvait susciter la danse de Gongsun-la-Grande…
Un autre personnage de tout premier plan de l’époque des Tang eut l’occasion d’assister à une danse de l’épée par Gongsun-la-Grande. Il s’agit de Zhang Xu (张旭 zhāng xū, début du VIIIe siècle), probablement le calligraphe le plus célèbre de la dynastie des Tang. Il est connu en particulier pour sa calligraphie en herbes (草书 cǎoshū). On raconte que c’est justement la danse de l’épée de Gongsun-la-Grande qui lui apporta l’inspiration pour créer ce style de calligraphie d’exception.
J’ignore si Jinyong avait à l’esprit cette anecdote lorsqu’il créa le personnage du « Vieillard au pinceau déplumé », mais on voit ici qu’établir un lien entre calligraphie et escrime est moins farfelu qu’il n’y paraît.
Ci-dessous, un exemple de la calligraphie de Zhang Xu (Photo : Zhang Xu, domaine public, via Wikimedia Commons)

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