Histoire : Le Divin Laboureur, inventeur de l’agriculture et de la pharmacopée chinoises

(NB : J’ai précédemment – le 15 avril 2020 – publié cet article sur Tela Botanica, voir ici. La version que je publie ici a été un tout petit peu modifiée.)

Le Divin Laboureur, appelé aussi « agriculteur divin » ou « laboureur céleste », est le nom donné en français à Shennong (神农 [shénnóng]), qui fut l’un des « Trois Augustes » (三皇 [sānhuáng]), les premiers souverains mythiques de la haute antiquité chinoise. Les Chinois le connaissent également sous divers autres noms : 五谷大帝 [wǔgǔ dàdì] « Empereur des cinq céréales », 药王大帝 [yàowáng dàdì] « Empereur des remèdes », 田祖 [tiánzǔ] « Ancêtre des champs », etc.
L’époque légendaire des Trois Augustes se serait étendue de 6 000 à 3000 avant notre ère, environ. Shennong est le deuxième des Trois Augustes. On ignore quelles sont ses dates de naissance et de mort, mais on dit qu’il aurait régné 120 ans. C’est à lui que la tradition chinoise attribue l’invention de l’agriculture et de la pharmacopée.
Un texte ancien, le Baihutong (《白虎通》 [báihǔtōng]), attribué à l’historien Ban Gu (班固 [bān gù], 32-92 de l’ère commune) explique que « les anciens se nourrissaient de la chair des oiseaux et animaux sauvages. A l’époque du règne de Shennong, la population atteint un tel nombre que la chair des animaux ne suffit plus. Alors Shennong, considérant les saisons et tenant compte des terres, inventa la houe et l’araire, et enseigna l’agriculture au peuple » (古之人皆食禽兽肉。至于神农,人民众多,禽兽不足,至是神农因天之时,分地之利,制耒耜,教民农耕。). On attribue aussi pêle-mêle au Divin Laboureur l’invention du champ cultivé, du marché, du tissage des étoffes, du luth à cinq cordes, de l’arc, de la poterie… C’est donc Shennong qui permit aux anciens Chinois de passer d’une civilisation de chasseurs-cueilleurs à une civilisation d’agriculteurs. Aujourd’hui encore, dans le monde chinois, son anniversaire est célébré le vingt-sixième jour du quatrième mois du calendrier lunaire, notamment à Taiwan.
Shennong est également connu pour avoir été le premier à effectuer des recherches sur les vertus médicinales des matières végétales, animales et minérales. Il goûta un grand nombre de substances, pour chercher à déterminer comment elles agissaient sur la santé humaine.
Le légende explique que ce divin personnage avait le tronc transparent. Dès lors, lorsqu’il absorbait des substances, l’on pouvait voir directement leurs effets sur les différentes organes. Il lui arrivait bien sûr de rencontrer des substances vénéneuses, mais ses vertus divines lui permettaient de ne pas succomber, ou de ressusciter. Shennong est souvent représenté avec des cornes de bœuf, et le cou orné d’un collier de simples.

Portrait de Shennong en train de goûter une brindille (peinture de Guo Xu, 1456-1529, tableau daté de 1503) (Image du domaine public, récupérée sur Wikipedia)

Un autre élément lui sauva maintes fois la vie lors de ses essais : le thé. C’est en effet à Shennong que l’on attribue la découverte du thé. Cette découverte fut le fruit du hasard : alors qu’il brûlait des branches de théier, quelques feuilles, soulevées par la chaleur, vinrent retomber dans une marmite d’eau chaude qui se trouvait non loin. Shennong goûta la boisson ainsi obtenue et l’apprécia. Il découvrit que l’infusion de feuilles de thé constituait en outre un antidote remarquable : un jour qu’il avait goûté à pas moins de 70 substances vénéneuses, le thé lui permit de ne pas succomber.
C’est cependant une plante vénéneuse, appelée en chinois « herbe à couper les entrailles » (断肠草 [duànchángcǎo], que l’on ne peut identifier avec certitude, car près d’une vingtaine de végétaux portent ce nom en chinois), qui lui coûta la vie : quand il y goûta, l’action de ce poison fut si fulgurante qu’il n’eut pas le temps de s’administrer l’antidote qui aurait pu le sauver.
Le personnage de Shennong apparaît en réalité assez tardivement dans la tradition chinoise. Il est cité pour la première fois dans le Livre des Mutations (《易经》 [yìjīng]), qui date de l’époque des Royaumes Combattants (Ve~IIIe siècles avant l’ère chrétienne).
Shennong est également célèbre en raison de l’ouvrage chinois le plus ancien traitant des drogues végétales, animales et minérales : le Classique de la matière médicale du Laboureur Céleste (《神农本草经》 [shénnóng běncǎojīng]). Cet ouvrage semble avoir été la compilation, au début de notre ère, de savoirs oraux anciens. La version initiale de ce livre contenait les notices de 365 produits possédant des vertus médicinales. Tao Hongjing (陶弘景 [táo hóngjǐng], 456-536), un médecin de l’époque des Liang, fut l’auteur d’une version annotée et augmentée de l’ouvrage d’origine, auquel il ajouta 365 nouvelles notices. Aussi bien la compilation originale que la version de Tao Hongjing ont été perdues. La plus ancienne version qui ait été conservée de ce traité de pharmacopée date du début du XVIIe siècle.
(Concernant le Classique de la matière médicale du Laboureur Céleste, je recommande la lecture de l’excellent article en français qui se trouve sur Wikipedia.)
Le livre attribué à Shennong reste encore aujourd’hui une référence majeure pour ceux qui s’intéressent à la pharmacopée chinoise. Il a été l’objet d’un très grand nombre de rééditions, savantes ou à destination du grand public. Ci-dessous, la couverture d’une édition grand public, richement illustrée et commentée, datée de 2015 (le sous-titre dit « le grand classique thérapeutique auquel les Chinois font confiance depuis cinq mille ans ») :

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