Chinoiseries : Érable, vous avez dit érable ?

Mon garnement est à l’âge où il est encore temps d’apprendre des poèmes Tang ! J’en profite pour réviser avec lui quelques classiques. Au programme à venir, le célèbre poème de Du Mu (杜牧 [dù mù], 803-852), Ballade en montagne (山行 [shānxíng]) (titre provisoire) et le non moins fameux Ancrage nocturne au pont des « érables » (枫桥夜泊 [fēngqiáo yèbō]) de Zhang Ji (张继 [zhāng jì], v. 715-779). C’est à dessein que je mets le mot « érable » entre guillemets, car c’est justement sur ce sinogramme, présent également dans le poème de Du Fu, qu’il convient de mettre les choses au point !
Le « pont aux érables » de Zhang Ji se trouve à Suzhou, tout près du célèbre Temple Hanshan (寒山寺 [hánshānsì]) (dont le nom ne signifie pas « Temple de la Montagne Froide », puisque Hanshan est en fait le nom d’un moine célèbre qui habita ce lieu… Fermons la parenthèse).
Du Mu, dans sa « ballade en montagne », vient admirer le spectacle des feuilles rougies des « érables » de la montagne automnale, feuilles plus rouges que les fleurs du printemps.
Un détail qui ne va pas changer la face du monde mais qui néanmoins me chagrine : en Chine, l’érable au sens où nous l’entendons le plus souvent, i.e. l’arbre dont la sève sert à produire du sucre, l’érable à suce (Acer saccharum, en chinois 糖枫 [tángfēng]), n’existe pas ! On trouve bien en Chine des arbres du genre Acer, mais pas celui-là… De plus, les arbres du genre Acer que l’on trouve en Chine sont certes aujourd’hui appelés de façon générique 枫 [fēng], mais étaient anciennement appelés 槭 [qì]. Les probabilités pour que le 枫 des poètes Tang soient un érable constituent donc une représentation assez exacte du néant absolu. Or, ce sinogramme est systématiquement traduit par « érable » ou « maple » dans de nombreuses traductions trouvées sur Internet.
Reste donc à identifier le 枫 de l’âge d’or de la poésie chinoise. La tâche n’est pas bien compliquée, il suffit de se donner un tout petit peu de peine. Il s’agit en réalité de l’arbre connu en chinois sous le nom de 枫树 [fēngshù], ou de 枫香树 [fēngxiāngshù], nom binomial Liquidambar formosana, en français copalme de Formose ou liquidambar de Formose. Cette espèce est largement présente dans de nombreuses régions de Chine, ainsi que dans le Nord du Vietnam et le Sud de la Corée.
Même en admettant les licences poétiques, il serait bon que les traducteurs de poésie chinoise, qu’ils soient anglophones ou francophones, cessent de parler du « pont des érables » de Suzhou ou de la « forêt d’érables » de la ballade en montagne de Du Fu.
Ci-dessous, une photo de copalme de Formose, qui vient d’un article en chinois consacré à cet arbre, voir ici :

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