Jinologie : Momu et autres laiderons de légende

Dans le chapitre 22 du roman de Jinyong Demi-dieux et semi-démons (《天龙八部》 [tiānlóng bābù]), l’auteur dépeint la scène d’un homme d’âge mûr sauvant de la noyade une jolie jeune fille. La compagne de cet homme, qu’elle juge par trop volage, se moque de lui en disant : « C’est vrai, effectivement, tu n’as jamais aimé les jolies femmes, tu n’aimes que les laiderons du genre de Momu ou Wuyan… » (“不错,不错,你从来不好色,就只喜欢无掩嫫母丑八怪”). L’expression 丑八怪 [chǒubāguài] désigne une personne laide, qu’il s’agisse d’un homme ou d’une femme. Mais un petit commentaire relatif à Momu et à Wuyan ne semble pas inutile.
Dans la culture chinoise Momu (嫫母 [mómǔ]) est l’archétype de la femme laide. On raconte qu’elle était la concubine de l’Empereur Jaune 黄帝 [huángdì], souverain légendaire qui, selon la tradition, aurait régné vers le milieu du troisième millénaire avant l’ère chrétienne. Si l’Empereur Jaune avait épousé Momu, laideron notoire, c’était, disent les Chinois amateurs de moraline, uniquement dans un but civilisateur : en cette époque reculée, la coutume voulait en effet que les guerriers d’une tribu allassent capturer les filles et femmes de la tribu rivale pour en faire leurs épouses. Dès lors, les hommes tentaient de capturer les plus belles, les plus laides étaient délaissées. L’Empereur Jaune voulait éduquer son peuple et lui faire comprendre que la vertu était une qualité autrement plus importante que la beauté extérieure, et c’est la raison pour laquelle il aurait décidé d’épouser Momu, femme réputée pour sa laideur, mais à la vertu irréprochable. Cette notion a été conservée dans la langue populaire, puisque l’on dit d’une femme qu’elle a une apparence très vertueuse (长得很贤惠 [zhǎngde hěn xiānhuì]) pour ne pas dire franchement que l’apparence n’est pas la plus grande de ses qualités. Une autre expression euphémique et beaucoup moins élégante pour parler de la laideur d’une femme consiste à dire que son apparence est « sans danger » (长得很安全 [zhǎngde hěn ānquán]) : la femme dont on dit que l’apparence est « sans danger » est si laide qu’elle ne court aucun risque d’être assaillie par des importuns que les belles filles émoustillent.
Momu est le premier des « quatre laiderons célèbres » (四大丑女 [sìdà chǒunǚ]) de l’histoire de Chine. Le deuxième est également mentionné dans le texte de Jinyong : il s’agit de Zhong Wuyan 钟无盐 [zhōng wúyán], plus connue sous le Zhong Wuyan 钟无艳 [zhōng wúyàn] ou encore Zhong Lichun 钟离春 [zhōng líchūn]. Cette femme était si laide que, quadragénaire, elle n’avait toujours pas trouvé de mari. Elle était cependant d’une intelligence rare et alla trouver le roi Xuan de Qi (齐宣王 [qí xuānwáng]), qui régna de 319 à 301 avant l’ère chrétienne. Ce dernier fut subjugué par son intelligence et en fit sa reine.
Le troisième des laiderons célèbres de Chine est Meng Guang 孟光 [mèng guāng], qui vécut à l’époque des Han de l’Est (东汉 [dōnghàn], 25-220 de l’ère commune) et fut l’épouse de Liang Hong 梁鸿 [liáng hóng], poète célèbre dont la biographie est donnée dans le Livre des Han postérieurs (《后汉书》 [hòuhànshū]). Meng Guang témoignait à son époux un respect sans faille. Elle était donc un modèle de vertu féminine. Lorsqu’elle servait à manger à son mari, elle élevait le plateau où étaient disposés les bols à la hauteur de ses yeux, afin d’éviter de manquer de respect à son époux en le regardant droit dans les yeux. Le proverbe 举案齐眉 [jǔ’àn qíméi], littéralement « porter le plateau à la hauteur de ses sourcils », qui décrit le respect mutuel que se portent des époux, vient de cette histoire.
Le quatrième laideron fameux de l’histoire de Chine est Dame Ruan (阮氏 [ruǎnshì]). À l’époque des Trois Royaume, Xu Yun (许云 [xǔ yún]), l’un des généraux les plus en vue du royaume de Wei, épousa sans la connaître la fille de Ruan Gong, le commandant de la garde royale. La nuit des noces, lorsque Xu Yun souleva le voile qui cachait le visage de la jeune mariée, il constata que cette dernière était d’une laideur effarante. Il quitta la chambre nuptiale en proie à la plus vive colère et ne voulut plus y rentrer. Un ami lui expliqua que Ruan Gong lui avait donné sa fille en épouse à dessein. Xu Yun se résolut donc à regagner la chambre nuptiale, mais, devant le spectacle de la laideur de sa jeune épouse, il essaya à nouveau de s’enfuir ; la jeune femme lui prit le bras et le lâcha plus. Xu Yun s’emporta contre la nouvelle mariée : « Possèdes-tu les quatre vertus(1) ? » Dame Ruan répliqua : « Des quatre vertus, il ne me manque que la beauté. Et toi, est-ce que tu possèdes les cent qualités(2) ? » « Oui, bien sûr ! », répondit Xu Yun. Dame Ruan répondit : « La première des cent qualités est celle de la vertu. Or, la vertu te fait complètement défaut, puisque seule t’importe la beauté physique ! » Xu Yun ne trouva rien à répondre, et fut satisfait de l’intelligence de son épouse, qui le sauva même d’une disgrâce impériale.
Notes : (1) Les quatre vertus (四德 [sìdé]) sont les vertus que doit posséder l’épouse accomplie : 妇德 [fùdé] : vertu qui sied à l’épouse, 妇言 [fùyán] : la modestie en paroles qui sied à une épouse ; 妇容 [fùróng] : la manière de se comporter et la prestance qui sied à une épouse ; 妇功 [fùgōng] : les talents que doit posséder une épouse (tissage, couture, broderie, etc.).
(2) Les cent qualités (百行 [bǎixíng]) : la manière doit dont se comporter l’homme de bien.
En plus des quatre laiderons célèbres, la tradition chinoise se souvient encore d’autres femmes renommées pour l’ingratitude de leur physique :
« Su la tumeur » 宿瘤女 [sùliúnǚ] : épouse du roi Min de Qi (齐湣王 [qí mǐnwáng]), elle était à l’origine une cueilleuse de feuilles de mûrier. Elle était atteinte au cou d’une tumeur disgracieuse.
Huang Yueying 黄月英 [huáng yuèyīng], qui vécut à la fin du deuxième et au début du troisième siècle. Elle était l’épouse du stratège Zhuge Liang 诸葛亮 [zhūgé liàng]. Brillant par une intelligence digne de son fameux époux, elle était, dit la rumeur, de petite taille et avait la peau sombre.
L’épouse de Dengtuzi 登徒子 [dēngtúzǐ]. Dengtuzi est sans doute un personnage fictif. Ce personnage apparaît dans un fu intitulé le Fu de Dengtuzi le libidineux (《登徒子好色赋》 [dēngtúzǐ hàosè fù]), une fable dans laquelle on raconte que le mandarin Dengtu voulut dénigrer Song Yu 宋玉 [sòng yù], grand poète du royaume de Chu, devant son souverain, disant que Song Yu aimait les femmes plus que de raison et qu’il fallait dès lors lui interdire absolument l’accès au gynécée. Song Yu, interrogé par son souverain, lui prouva qu’il n’en était rien, mais expliqua en revanche que Dengtu avait une épouse dont la laideur était légendaire, ce qui ne l’avait pas empêché de lui faire cinq enfants, et que c’était donc lui le libidineux…
Shi l’Orientale (东施 [dōng shī]), l’héroïne du fameux proverbe 东施效颦 [dōngshī xiào pín], Dong l’Orientale imite le froncement de sourcils (de Xishi, Shi l’Occidentale 西施 [xīshī]) : Xishi est l’une des quatre beautés célèbres de la Chine antique. Même lorsque son cœur la faisait souffrir et qu’elle en fronçait les sourcils, on ne pouvait qu’être subjugué par sa beauté. Shi l’Orientale, qui était d’une laideur évidente, crut que la beauté de l’autre Shi résidait dans ce froncement de sourcils, et voulut vainement l’imiter.
Jia Nanfeng (贾南风 [jiǎ nánfēng]), le laideron fait impératrice. Fille du général Jia Chong (贾充 [jiǎ chōng], 217-282), qui contribua largement à la fondation de la dynastie des Jin de l’Ouest (西晋 [xījìn]), elle était d’une laideur peu commune. Elle fut malgré tout mariée au prince héritier, Sima Zhong (司马衷 [sīmǎ zhōng]) et fut donc impératrice lorsque celui-ci accéda au trône.
Ci-dessous, un tableau du peintre Liu Ergang (刘二刚 [liú èrgāng], né en 1947) illustrant le proverbe de Shi l’Orientale (l’image vient d’ici) :

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