Emprunts chinois en khmer

Les relations entre la Chine et le Cambodge sont très anciennes. Les premières traces que l’on trouve dans les annales chinoises des relations entre ces deux mondes datent très certainement de l’époque des Han postérieurs : la « Monographie des barbares du Sud » (南蛮传 [nánmánzhuàn]) que l’on trouve dans le Livre des Han postérieurs (《后汉书》 [hòuhànshū]) signale que, la première année de l’ère yuanhe (元和 [yuánhé]) de règne de l’empereur Suzong des Han (汉肃宗 [hàn sùzōng], r. 75-88), c’est-à-dire en l’an 84 de l’ère commune, un certain Yihao, identifié comme étant d’origine « Jiubuzhe » (certains spécialistes reconnaissent dans le mot chinois la transcription phonétique de « kamboja »), vint offrir à la cour de l’empereur de Chine, entre autres choses, un rhinocéros vivant.
Les annales chinoises ont encore conservé le souvenir de Zhu Ying et de Kang Tai, envoyés par Sun Quan, souverain de Wu à l’époque des Trois Royaumes (220-280 ap. J.-C.), qui auraient séjourné une dizaine d’années dans le royaume du Funan (扶南 [fúnán]), nom du pays qui occupait, dirons-nous pour simplifier, la région connue actuellement comme le Cambodge.
Et bien sûr, on a le très fameux ouvrage que Zhou Daguan rédigea, après un séjour de près d’un an dans la capitale des rois d’Angkor à la fin du XIII siècle, et traduit par Paul Pelliot sous le titre de Mémoires sur les coutumes du Cambodge. Dans ce livre, Zhou signale que de nombreux Chinois s’étaient installés à Angkor et y avaient pris femme.
Les Chinois ont importé chez les Khmers leur cuisine, leurs habitudes, leurs us et coutumes. L’influence chinoise est encore perceptible dans de nombreux aspects de la civilisation khmère : célébration du nouvel an chinois et de la fête des bateaux-dragons (appelée « fête de l’offrande des « zongzi »), culte des ancêtres, temples chinois très nombreux dans les villes, apport de nombreux éléments de la cuisine chinoise à la gastronomie locale (nouilles, tofu, etc.), conceptions de la famille…
Cette influence est également perceptible dans la langue khmère, puisque l’on peut y détecter un grand nombre de mots d’origine chinoise. La difficulté consiste souvent à identifier ces mots.
D’une part, ce n’est le plus souvent pas du chinois « mandarin » qu’ont été empruntés ces mots. Les Chinois du Cambodge avaient en général pour région d’origine des villes ou des zones du sud de la Chine : Fujian, Guangdong, Hainan. De nombreux Chinois d’origine hakka se sont aussi installés au Cambodge. C’est pourquoi, pour qui ne maîtrise pas les langues régionales du sud de la Chine (cantonais, hakka, teochew, min du Sud), il est difficile de reconnaître certaines prononciations, ou certains mots utilisés dans les langues régionales mais inconnus en mandarin : par exemple, le mot utilisé par les Cambodgiens pour désigner la « sauce de soja » (酱油 [jiàngyóu] dans le chinois du Nord) est le mot ទឹកស៊ីអ៊ីវ, prononcé [teuk si=iv]. Le mot khmer ទឹក [teuk] signifie littéralement « eau » et s’utilise comme préfixe pour désigner de nombreux liquides ; le mot ស៊ីអ៊ីវ [si-iv] ne ressemble pas du tout au 酱油 du chinois septentrional, mais si vous le prononcez devant un Chinois dont la langue maternelle est le « teochew » (le mot « teochew », transcription phonétique de « chaozhou » 潮州 [cháozhōu], nom d’une ville de l’est de la province du Guangdong, désigne le dialecte de Chaozhou), il est probable que votre auditeur reconnaîtra sans difficulté la prononciation dans sa langue maternelle du mot 豉油 [chǐyóu], littéralement « huile de haricot fermenté », utilisé à Chaozhou et dans sa région pour désigner ladite sauce de soja.
Une autre difficulté pour le pratiquant du mandarin est que parfois le mot chinois emprunté par le khmer dérive d’une notion complètement inconnue dans le nord de la Chine. C’est le cas par exemple pour certaines termes de parenté. Il est très courant d’utiliser en khmer des termes de parentés directement empruntés du chinois : ហ៊ា [héa] vient du mot chinois 兄 [xiōng] (en mandarin, on dit plutôt 哥 [gē]) et s’utilise pour s’adresser à un frère aîné, ចែ [chae] correspond à 姐 [jiě] et signifie « sœur aînée », etc. Les choses se compliquent un peu lorsque le locuteur a recours à des termes de parentés complètement inconnus en mandarin, comme par exemple le mot គិម [kim], qui désigne spécifiquement l’épouse de l’oncle maternel (en chinois mandarin 舅母 [jiùmǔ] ou 舅妈 [jiùmā]), que j’aurais eu beaucoup de mal à rapprocher du mot chinois 妗 [jìn] si je ne m’étais pas souvenu que, à Taiwan, des jeunes d’une génération inférieure à la nôtre s’adressaient à mon épouse de l’époque, d’origine taiwanaise, en lui donnant du « ajim » (le sinogramme 妗 se prononce [gim4] en min du Sud).
Une difficulté qui déroute souvent provient aussi du fait que ce n’est pas la prononciation du mot chinois qui est passée en khmer, mais sa signification littérale. Par exemple, pour désigner la pistache, les Khmers utilisent le mot គ្រាប់រីករាយ [kroap rik-reay], littéralement la « graine joyeuse » ; impossible de reconnaître dans ce mot une origine chinoise si vous ignorez qu’en chinois, on a baptisé la pistache le « fruit joyeux » (开心果 [kāixīnguǒ]). Le khmer contient ainsi un nombre non négligeable de mots traduits de façon littérale de la langue chinoise.
J’avais dressé en octobre 2015 et publié sur Khmerologie une liste d’environ 250 mots khmers d’origine chinoise. Les curieux peuvent la télécharger ici (le pdf pèse environ 580 Ko). (Notez qu’il m’a été impossible d’identifier le mot chinois d’origine pour certains mots khmers. Toute suggestion sera la bienvenue.)
Cette liste est bien entendu très incomplète et destinée à s’étoffer, j’en proposerai une version mise à jour le moment opportun.

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