Bibliographie : Récits à émouvoir les pierres

J’ai pensé le billet que j’ai consacré aux « pierres émues » (点头石 [diǎntóushí]) comme une introduction à la présentation d’un recueil de nouvelles de la fin des Ming qui m’a enthousiasmé et qui s’intitule justement 《石点头》 [shídiǎntóu] (littéralement : « les pierres hochent la tête »), titre que je traduis volontiers par Récits à émouvoir les pierres.
Cette collection de quatorze histoires est signée d’un certain Tianran Yisou (天然痴叟 [tiānrán chīsǒu], le « Vieillard sentimental de la nature »), connu aussi sous le surnom de l’Immortel insouciant (浪仙 [làngxiān]). On n’a pas réussi à déterminer qui se cachait derrière ce pseudonyme ; on sait cependant qu’il était contemporain de Feng Menglong (冯梦龙 [fěng ménglóng], 1574-1646), dont il était certainement proche. En effet, c’est Feng lui-même qui a rédigé la préface de ces Récits et de plus l’auteur des Récits est le rédacteur de plusieurs textes du dernier des Trois propos (三言 [sānyán]) de Feng.
Les textes qui composent les Récits à émouvoir les pierres sont des nouvelles indépendantes les unes des autres. Chaque récit livre au lecteur une histoire édifiante, moralisatrice à outrance, qui montre comment les actes de piété filiale ou de fidélité conjugale sont rétribués. Y sont aussi dénoncés les travers des examens du mandarinat, les abus de pouvoirs de certains fonctionnaires… La société de la fin des Ming décrite par l’Immortel insouciant n’est pas des plus engageantes. Dans près de la moitié des histoires, les personnages principaux sont des femmes, qui sont présentées de façon positive.
Plusieurs contes m’ont particulièrement séduit. Par exemple, dans le troisième, « Wang Benli cherche son père aux limites du ciel », l’auteur nous parle d’un fils à la recherche de son père qui, pour échapper à un impôt injuste et insupportable, s’est enfui et s’est fait moine dans un monastère du Shandong. La piété filiale de Wang Benli est telle qu’elle est finalement récompensée (après plus de vingt ans d’errances !) et que le fils finit par retrouver son père.
Dans le onzième conte, « La bru sous le couperet du boucher de Jiangdu », l’auteur relate l’histoire terrible de cette jeune femme, prise au piège avec son mari dans la ville de Jiangdu (Yangzhou) assiégée et affamée, qui finit par se vendre à un boucher pour la modique somme de quatre ligatures de sapèques, dans le seul but de permettre à son époux de survivre et de retourner auprès de sa vieille mère. (Un extrait de cette histoire a été traduit et publié dans la revue IDEO, voir ici).
Le quatorzième récit est celui de deux jeunes gens, que tout destinait à une brillante carrière mandarinale, qui vivent une relation homosexuelle et préfèrent renoncer la vie plutôt qu’à leur passion.
L’article que Baidu consacre à ce livre n’est pas de très bonne qualité, mais les quatorze contes y sont grossièrement résumés.
C’est en raison du onzième et du quatorzième récits, trop scandaleux pour les censeurs impériaux, que les Récits à émouvoir les pierres ont été mis à l’index la dix-huitième année de l’ère Daoguang de la dynastie des Qing (1838), alors que, à la différence d’autres textes de la fin de Ming, ils ne contiennent aucune description trop crue d’ébats sexuels. Les éditions modernes de ce recueil publiées en Chine continentale ont aussi remplacé par des carrés blancs les passages les plus sujets à caution. Mais à Taiwan, la librairie Sanmin a publié en 1998 une version intégrale, rééditée en 2015.
Je trouve les textes bien écrits et bien construits, et certains passages sont absolument magnifiques. Le livre me touche d’autant plus que son auteur est originaire de Suzhou et que plusieurs de ces contes se déroulent dans ma chère région du Jiangnan. Ce livre n’a apparemment jamais été traduit en aucune langue occidentale.
Le texte original est disponible en ligne sur plusieurs sites, comme ici, par exemple.
Ci-dessous, la couverture de l’édition de Sanmin Shuju (ISBN : 978-957-14-5110-7) :

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Un commentaire pour Bibliographie : Récits à émouvoir les pierres

  1. Bravo de suivre la piste édifiante, intrigante et cruelle des Pierres qui hochent la tête cher Pascal! Sur l’absence de traductions, souvenons-nous toutefois que le 14e conte, le récit homoérotique, a été traduit en français: Le Tombeau des amants. Contes chinois de la fin des Ming. Traduit du chinois par Thomas Pogu. Paris : Editions Cartouche, 2011, 63 p.

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