Histoire : Des soldats khmers à la cour de l’Empereur de Chine

(Je reprends ici, en l’adaptant aux besoins de Sinoiseries, un article que j’ai publié il y a peu dans Le Petit Journal du Cambodge, ici.)
Dans un épisode précédent (ici), j’avais évoqué la présence de mercenaires chinois dans l’armée de Jayavarman VII. Je n’ai pas connaissance de soldats khmers qui auraient pu être engagés dans les troupes impériales chinoises, mais les annales impériales de la dynastie des Ming, et plus précisément le volume 34 du Ming shilu(1) (les Documents authentiques des Ming, qui constituent en quelque sorte un journal de tous les évènements survenus à la cour impériale), rapporte un incident dans lequel sont impliqués des soldats khmers. Le passage concerné du Ming Shilu dit en substance ceci :
« Le quatrième jour du neuvième mois de la deuxième année de l’ère Yongle(2) (le 7 octobre 1404), le haut fonctionnaire Nai Zhi, à la tête d’une ambassade de neuf hommes envoyée par Can-lie-po-pi-ya(3), roi du Zhenla(4) arriva à la cour impériale, apportant un tribut de produits locaux. Il lui fut offert en retour du papier-monnaie et des pièces de soie.
Auparavant, un eunuque avait été dépêché en ambassade au Zhenla. À la fin de sa mission, alors qu’il se préparait à prendre le chemin du retour, trois soldats de son escorte manquèrent à l’appel. Les efforts faits pour les retrouver restèrent vains. Le roi du Zhenla décida alors de compléter l’escorte de l’ambassadeur chinois en lui donnant trois de ses hommes. C’est au retour de l’ambassade que le Ministre des Rites présenta ces soldats khmers à l’empereur. Sa Majesté Impériale dit alors : « On ne peut pas exiger de ces gens qu’ils nous compensent pour des soldats de chez nous qui ont déserté. Qui plus est, ces gens ne parlent pas notre langue, leurs coutumes sont différentes des nôtres, quel usage pourrions-nous en faire ? Enfin, ils doivent manquer terriblement à leurs familles ! » L’empereur ordonna alors que l’on libérât ces hommes, qu’on leur donnât l’argent nécessaire pour couvrir les dépenses du voyage de retour et qu’on les renvoyât au Zhenla. »
Au XVe siècle, les relations diplomatiques entre la Chine et le Cambodge étaient assez denses. Les missions de Chine vers le Cambodge furent nombreuses, et les annales chinoises conservent la mémoire d’ambassadeurs cambodgiens qui apportèrent des cadeaux de « poids » (éléphants avec leurs cornacs, rhinocéros…). On ne connaît certainement pas tous les échanges qui eurent lieu entre les deux pays, et l’on peut imaginer qu’outre les relations diplomatiques, les affaires entre les deux pays furent florissantes. Dans la littérature khmère également, il n’est pas rare que l’on trouve des récits de Chinois venus au Cambodge, ou de Cambodgiens qui se sont rendus en Chine.
Pour plus d’informations concernant l’épisode que je relate ici, j’invite les curieux à consulter la traduction en anglais de ce passage du Ming Shilu (ici) par le professeur Geoff Wade. Cette anecdote est également rapportée par Jean-Pierre Abél-Rémusat dans sa Description du Royaume du Cambodge (l’ouvrage peut être consulté en ligne sur Wikisource, ici – voir le paragraphe 32). Enfin, les sinologues pourront consulter le texte original dans le Ming Shilu ici (le passage en question se trouve dans le paragraphe 4).
Notes :
(1) Le Ming Shilu (《明实录》 [míng shílù]) est en quelque sorte le « journal de bord » des évènements qui se sont produits au quotidien à la cour impériale. Il s’agit d’un ouvrage absolument essentiel pour l’étude de l’histoire des Ming. La masse de données exploitable dans cet ouvrage est cependant monstrueuse : l’ensemble est constitué de 13 parties (une pour chacun des empereurs de la dynastie des Ming) et compte plus de 2900 volumes (卷 [juǎn]) et plus de 16 millions de caractères (en chinois classique et sans ponctuation). L’ensemble du texte se trouve sur le site ctext.org (ici). Pour une présentation plus complète du Ming Shilu, je vous invite à lire ici l’article en français de Wikipedia.
(2) Yongle (永乐 [yǒnglè]) est le nom de l’ère (年号 [niánhào]) qui marque le règne de Zhu Di (朱棣 [zhū dì], 1360-1424), l’empereur Chengzu des Ming (明成祖 [míng chéngzǔ]) ; cette ère dure de 1403 à 1424. La deuxième année de l’ère Yongle correspond donc grossièrement à l’année 1404.
(4) Nai-zhi, Can-lie-po-pi-ya : les noms de ces deux personnages n’ont pas pu être identifiés, comme c’est assez souvent le cas pour les toponymes ou noms de personnes mentionnés dans les annales chinoises. En chinois, ces noms propres sont des transcriptions phonétiques approximatives.
(5) Zhenla (真腊 [zhēnlà]) : c’est le nom sous lequel le Cambodge est connu à cette époque. Le nom moderne du Cambodge, 柬埔寨 [jiǎnpǔzhài] apparaît dans les annales chinoises vers la fin de la dynastie des Ming.
Ci-dessous, un portrait de l’empereur Yongle (l’image vient d’ici) :

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