Histoire : Des mercenaires chinois dans l’armée de Jayavarman VII

(Je reprends ici, en l’adaptant aux besoins de Sinoiseries, un petit article que Le Petit Journal du Cambodge vient de me faire l’honneur de publier, voir ici.)
Jayavarman VII (1120/1125-1218)(1) est l’un des plus connus parmi les souverains du Cambodge angkorien. C’est lui qui édifia l’extraordinaire cité connue aujourd’hui sous le nom d’Angkor Thom(2), que Zhou Daguan visita à la fin du XIIIème siècle.
Le temple du Bayon(3), avec ses cinquante-quatre tours à quatre visages, est l’un des monuments les plus célèbres et les plus visités du Parc Archéologique d’Angkor. Ce temple est fameux pour les bas-reliefs qui ornent les galeries qui entourent le sanctuaire. Ces bas-reliefs représentent des scènes de la vie quotidienne à l’époque de Jayavarman VII, et témoignent aussi des exploits militaires de l’auguste personnage.
L’exploit qui permit à Jayavarman VII d’accéder au trône en 1181 fut sa brillante victoire, en 1178, contre les armées du Champa(4) qui avaient mis à sac la capitale cambodgienne.
Le combat contre les Cham est illustré sur deux panneaux de la partie méridionale de la galerie extérieure du Bayon. Pour mener à bien sa guerre de reconquête, Jayavarman VII leva une armée nombreuse et puissante.
D’après les spécialistes, si l’on observe attentivement le bas-relief évoqué ci-dessus, on remarque la présence d’officiers et de soldats portant un uniforme différent de celui des Khmers. Certains hommes sont à cheval, ce qui est inédit au Cambodge à l’époque, car la monture de prédilection des rois et des officiers supérieurs khmers était l’éléphant de combat(5). D’après les spécialistes, ces soldats mystérieux seraient en réalité des mercenaires chinois.
Comment se fait-il que des soldats chinois se soient ainsi trouvés sous le commandement de Jayavarman VII pour se battre contre les Cham ? Il faut pour cela se reporter à l’histoire de la Chine à la même époque.
En Chine, depuis le début du XIIº siècle, les Song du Sud(6) subissent les assauts répétés de diverses peuplades du Nord, dont les Mongols. La cavalerie(7) de ces derniers fait régner la terreur dans les steppes d’Asie orientale. Les Song finissent par être renversés, et les Mongols mettent en place la dynastie des Yuan en 1271. Il est plus que probable que des unités de l’armée des Song se soient alors déplacées vers le Sud, pour échapper aux hordes barbares, connues pour leur férocité.
Des unités chinoises, transformées ainsi en troupes de mercenaires, ont très certainement été recrutées par les Khmers pour les aider à chasser de leur territoire l’envahisseur Cham.
D’après des spécialistes de l’histoire militaire d’Angkor, ce sont les soldats chinois qui ont introduit dans les armées khmères l’innovation de la cavalerie à cheval. Avant Jayavarman VII, les rois khmers étaient en effet montés sur des éléphants, et ce n’est qu’à partir de cette époque que l’on voit apparaître des souverains cambodgiens à dos de cheval. Dans le même temps, certains officiers chinois auraient appris de leur côté à manier les éléphants de combat, inconnus en Chine.
Ci-dessous, un fragment de bas-relief montrant un Khmer monté sur un cheval.
(Une bonne partie des informations utilisées pour ce billet, ainsi que la photo du bas-relief, vient d’un article publié par le quotidien cambodgien Koh Santepheap en mars 2017, voir ici.)
Notes :
(1) Jayavarman VII : 阇耶跋摩七世 [shēyēbámó qīshì]. Il serait vain de tenter de retrouver dans les noms chinois des souverains khmers ou des autres États hindouisés d’Asie du Sud-Est la transcription phonétique des noms sous lesquels ces souverains sont connus en français. Ces noms ont en effet été constitués à partir d’éléments du sanskrit et du pali. Lorsque le bouddhisme a été introduit en Chine, des transcriptions phonétiques ont été utilisées pour transcrire les toponymes et noms de personnes des canons bouddhiques. L’usage a consacré l’emploi de certains caractères, toujours les mêmes, pour transcrire des sons donnés du sanskrit et du pali. Un autre roi angkorien bien connu est Suryavarman II (苏利耶跋摩二世 [sūlìyēbámó èrshì], ?-1150), constructeur du temple d’Angkor Vat.
(2) Angkor Thom : 大吴哥 [dàwúgē]. Le terme 吴哥 [wúgē] traduit le mot khmer « Angkor ». Outre « Angkor Thom », on le retrouve notamment dans le mot 吴哥窟 [wúgēkū], utilisé pour désigner le temple d’Angkor Vat. Si 吴哥 est une transcription phonétique, je ne comprends par l’utilisation du sinogramme 窟 [kū], qui désigne normalement une grotte.
(3) Bayon : 巴戎寺 [bāróngsì]. 巴戎 [bāróng] est la transcription phonétique du mot Bayon (en khmer, le nom de ce temple est cependant prononcé [ba yoan]).
(4) Champa, Cham : En chinois, le Champa, ancien empire situé dans le centre de l’actuel Vietnam, est appelé 占城 [zhànchéng]. C’est un nom bien connu en chinois, car les missions diplomatiques chinoises vers ce pays furent nombreuses. On utilise également le mot 占婆 [zhànpó]. Ses habitants, les Cham, sont appelés 占族人 [zhànzúrén]. Ce mot s’emploie encore aujourd’hui pour désigner les membres de la minorité chame au Cambodge.
(5) Song du Sud : 南宋 [nánsòng], 1127-1279. Les Song du Sud succèdent aux des Song du Nord (北宋 [běisòng], 960-1127) lorsque la cour impériale est contrainte de quitter la capitale, Kaifeng (开封 [kāifēng], dans l’actuelle province du Henan), qui est prise en 1127 par les Jürchen (女真 [nǚzhēn]) qui avaient fondé la dynastie des Jin (金 [jīn], 1115-1234). (La trilogie des Héros du Condor de Jinyong se déroule justement à la période de l’invasion de la Chine des Song par les Jürchen, puis de l’établissement de la dynastie des Yuan.)
(5) Éléphants de combat : 战象 [zhànxiàng].
(6) Cavalerie : 骑兵 [qíbīng]. Le sinogramme 兵 [bīng] est utilisé dans le vocabulaire chinois moderne pour désigner ce que l’on appelle en jargon militaire français les « armes » (notamment dans l’armée de terre) : 骑兵 [qíbīng] : cavalerie ; 步兵 [bùbīng] : infanterie ; 炮兵 [pàobīng] : artillerie ; 伞兵 [sǎnbīng] : parachutistes ; 通信兵 [tōngxìnbīng] : transmissions ; 工兵 [gōngbīng] : génie, etc. Le caractère utilisé en chinois militaire pour désigner les « armées » est 军 [jūn] : 陆军 [lùjūn] : armée de terre ; 海军 [hǎijūn] : marine ; 空军 [kōngjūn] : armée de l’air.

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