Les romans de chevalerie à l’époque de la République : les héritiers

Dans la première partie de ce diptyque, nous avions présenté les précurseurs du roman d’arts martiaux de l’époque républicaine (voir ici). Dans cette seconde partie, nous allons parler des « cinq maîtres de l’école du Nord » (北派五大家 [běipài wǔdàjiā]), qui sont les héritiers des premiers.
Le plus connu de ces cinq maîtres utilisait le nom de plume de « Maître de la tour de la perle restituée » (还珠楼主 [huánzhū lóuzhǔ]), de son vrai nom Li Shoumin (李寿民 [lǐ shòumín], 1902-1961). Li a suscité un énorme engouement, et comptait des fans inconditionnels, surnommés les « égarés de la perle retrouvée » (还珠迷 [huánzhūmí]). Certains n’ont pas hésité à conférer à Li le titre de « roi du roman d’arts martiaux moderne » (现代武侠小说之王 [xiàndài wǔxiá xiǎoshuō zhī wáng]). Cet auteur est resté gravé dans la mémoire des amateurs, et, à l’occasion du 110ème anniversaire de sa naissance, en 2013, son œuvre la plus marquante, La Légende des Bretteurs des monts de Shu (《蜀山剑侠传》 [shǔshān jiànxiá zhuàn]) a été rééditée à grand renfort de publicité.
Ce roman est une œuvre majeure du roman d’arts martiaux moderne. C’est un travail monumental, composé de 309 chapitres, comptant plus de quatre millions de caractères. Li Shoumin a commencé à écrire ce livre en 1930, et l’a poursuivi jusqu’en 1948. Et pourtant, l’œuvre est restée inachevée (Li a cessé d’écrire au moment de l’avènement de la République Populaire de Chine). Le romancier a fait preuve dans cette œuvre d’une imagination sans bornes, et s’est très peu soucié de réalisme. Il a créé un univers mêlant les arts martiaux, le fantastique, les légendes, et les trois grands courants de pensées chinois : confucianisme, bouddhisme et taoïsme. Ce monument a été porté à l’écran à plusieurs reprises, et donné lieu à plusieurs séries télévisées.
Ci-dessous, le générique de début de la série intitulée Les nouveaux Bretteurs des monts de Shu (《新蜀山剑侠》 [xīn shǔshān jiànxiá]), en quarante épisodes, sortie à Taiwan en 2002 :

Li Shoumin a en outre publié de nombreux autres romans d’art martiaux. Une liste assez complète se trouve dans l’article en chinois que Wikipedia consacre à cet auteur, ici.
Le deuxième des maîtres de l’école du Nord est Baiyu (白羽 [báiyǔ], nom de plume de Gong Zhuxin (宫竹心 [gōng zhúxīn], 1899-1966). Cet auteur s’est rendu célèbre avec Les douze Dards en forme de sapèque (《十二金钱镖》 [shí’èr jīnqiánbiāo]), publié en 1938. Mais avant cela, il avait publié en feuilleton, à partir de 1927, dans le Quotidien du Monde (《世界日报》 [shìjiè rìbào]), un premier roman intitulé Le Chevalier généreux à la tunique bleue (《青衫豪侠》 [qīngshān háoxiá]). Avant d’être romancier populaire, Baiyu était en fait un spécialiste des inscriptions anciennes.
Son œuvre la plus représentative est La Boxe dérobée (《偷拳》 [tōuquán]). Dans ce roman, Baiyu relate de façon romancée l’histoire de Yang Luchan (杨露禅 [yáng lùchán], 1799-1872), fondateur du taijiquan de style Yang (杨式太极拳 [yángshì tàijíquán]) (pour ce style de taijiquan, voir l’article en français que Wikipedia lui consacre, ici). Yang Luchan voulait apprendre les arts martiaux. Après avoir été dupé à plusieurs reprises et après avoir essuyé de multiples refus, Yang avait fini par se faire embaucher par le maître de l’école Chen du taijiquan (陈式太极拳 [chénshì tàijíquán]), en se faisant passer pour un mendiant muet. Il mit à profit sa présence dans cette école pour étudier en secret les techniques du taiji. Il fut cependant découvert par son maître qui, ému par sa persévérance et sa soif d’apprendre, avait finalement accepté de le prendre comme disciple.
À l’inverse des experts en arts martiaux de Li Shoumin, les personnages que Baiyu dépeint dans ses romans sont tout à fait ordinaires. Leurs talents martiaux ne leur confèrent pas une personnalité d’exception, et les bretteurs sont souvent de piètres hommes. Dès lors, on a pu dire de Baiyu qu’il était adepte de « l’anti-chevalerie » (反武侠 [fǎnwǔxiá]).
Ci-dessous, la première de couverture d’une édition en caractères traditionnels de La Boxe dérobée. L’image vient de l’article que Baidu consacre à ce roman, ici.
Zheng Zhengyin (郑证因 [zhēng zhèngyīn], 1900-1960), le troisième des cinq maîtres du Nord, était un ami proche de Baiyu. Zheng avait étudié la boxe du faîte suprême, et maniait assez bien, dit-on, le « grand sabre aux neuf anneaux » (九环大刀 [jiǔhuán dàdāo]) (ci-dessous, une photo de ce sabre, empruntée sur un site de vente en ligne d’accessoires d’arts martiaux).
Son roman le plus connu est Wang le Valet (《鹰爪王》 [yīngzhǎo wáng]), qui prend le prétexte historique de la répression par la cour impériale des révoltes populaires à l’époque du règne de l’empereur Muzong des Qing (l’ère Tongzhi 同治 [tóngzhì], 1862-1874). Zheng est l’inventeur de nombreuses techniques martiales, toutes plus extraordinaires les unes que les autres. Il est expert dans la description de scènes de combat, et séduit les lecteurs qui aiment la bagarre. Ci-dessous, une édition en sept volumes de Wang le Valet, sur le site d’une librairie taiwanaise en ligne.
Le quatrième maître du Nord est un auteur qui avait été presque oublié jusqu’à la sortie du fameux film d’Ang Lee (李安 [lǐ ān]), Tigre et Dragon (《卧虎藏龙》 [wòhǔ cánglóng]). L’auteur de la série de romans sur laquelle a été basée ce film qui a remporté quatre oscars en 2001 est Wang Dulu (王度庐 [wáng dùlú], 1909-1977). Cet écrivain était issu d’une famille pauvre de la basse noblesse mandchoue ; l’écriture a été pour lui un moyen de subvenir à ses besoins.
Entre 1938 et 1949, Wang a publié sous forme de feuilleton une trentaine de romans. Son Tigre et Dragon, publié entre 1941 et 1942, fait partie d’une saga en cinq épisodes. Le film d’Ang Lee mêle les intrigues de deux épisodes de cette saga. Wang Dulu introduit la dimension tragique dans le genre du roman d’arts martiaux, comme on a pu l’observer dans le film. Les personnages des romans de Wang vivent souvent des amours impossibles, contrariées par les aléas de la vie, les vieilles vendettas, les tergiversations des protagonistes.
Ci-dessous, l’affiche taïwanaise de Tigre et Dragon (l’image se trouve sur l’article en chinois que consacre Wikipedia à ce film, ici).
Le dernier des maîtres de l’école du Nord est Zhu Zhenmu (朱贞木 [zhū zhēnmù], né en 1905, date de décès inconnue). Le style de cet auteur est déjà proche de celui des auteurs de la nouvelle école. Zhu introduit de nombreux néologismes, il attache une attention particulière à l’intrigue. Son roman le plus connu est La Stèle des sept meurtres (《七杀碑》 [qīshābēi]), dont l’action se déroule à la fin de la dynastie des Ming. Un autre roman notable de Zhu est Le Dragon volant (《飞天神龙》 [fēitiān shénlóng]), qui mêle règlements de compte, combats épiques, fantastique et relations amoureuses compliquées. (Nous aurons l’occasion de reparler très vite de Zhu Zhenmu et de son Dragon volant.)
Ci-dessous, la couverture d’une édition en caractères traditionnels de La Stèle des sept meurtres. (L’image vient de l’article que Baidu consacre à Zhu Zhenmu, ici.)
Le présent billet et celui qui le précède donnent un aperçu très succinct de la littérature chevaleresque de l’époque républicaine. Les auteurs de la génération de Jinyong, Liang Yusheng et autres, doivent beaucoup à leurs prédécesseurs. Ils en ont repris un grand nombre de thèmes, des techniques martiales, le vocabulaire, et parfois même des personnages.
Plusieurs maisons d’édition continentales, hongkongaises et formosanes continuent à rééditer les romans de l’époque républicaine, au plus grand bonheur des amateurs du genre chevaleresque. Dans le cadre de rubrique « Jinologie », Sinoiseries ne manquera pas de rendre hommage de temps à autre aux auteurs de ces romans qui s’inscrivent dans la droite ligne de la tradition de la littérature populaire chinoise.

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