Les romans de chevalerie à l’époque de la République : les précurseurs

Les auteurs de romans d’arts martiaux tels que Gulong, Jingyong, Liang Yusheng, etc., font partie d’un courant désigné sous le nom générique de « romans de chevalerie de la nouvelle école » (新派武侠小说 [xīnpài wǔxiá xiǎoshuǒ]). Cette expression est utilisée par opposition à celle de « romans de chevalerie de la vieille école » (旧派武侠小说 [jiùpài wǔxiá xiǎoshuǒ]), qui s’applique aux romans de chevalerie de l’époque de la République (民国 [mínguó], 1911-1949).
La période de la République est une époque charnière pour la littérature chinoise moderne. Avant cela, la littérature chinoise avait bien sûr produit de nombreuses œuvres écrites en chinois parlé (白话文 [báihuàwén]), mais la langue noble restait le chinois classique (文言文 [wényánwén]). Les œuvres en chinois parlé étaient souvent méprisées par les lettrés classiques, et considérées comme de la littérature de bas étage.
Le mouvement pour la nouvelle littérature (新文学运动 [xīnwénxué yùndòng]), appelé aussi « révolution de la littérature » (文学革命 [wénxué gémìng]), ou encore « mouvement pour la littérature en langue parlée » (白话文运动 [báihuàwén yùndòng]), lancé vers 1910, voulait sortir du carcan du formalisme littéraire qui produisait des œuvres qui mettaient l’accent sur le talent littéraire, sur la forme, au détriment du contenu, pour permettre l’émergence d’œuvres mettant l’accent plus sur la substance et moins sur l’esthétique, et plus accessibles pour le grand public. Parmi les promoteurs de ce mouvement, on peut citer des poètes tels que Hu Shi (胡适 [hú shì], 1891-1962) ou Xu Zhimo (徐志摩 [xú zhìmó], 1897-1931), ou des écrivains tels que l’incontournable Luxun (鲁迅 [lǔxùn], 1881-1936) ou le romancier et dramaturge Laoshe (老舍 [lǎoshé], 1899-1966). (Concernant le mouvement pour la nouvelle littérature, je vous invite à lire l’article en chinois qu’y consacre ici Wikipedia.)
Le mouvement pour la nouvelle littérature suscita un véritable engouement du lectorat de l’époque, et le nombre de maisons d’éditions et de revues diverses et variées explosa. Les lecteurs chinois eurent à leur disposition des romans des genres les plus divers : romans d’amour, policiers, romans historiques, romans pornographiques, et, c’est ce qui nous intéresse ici, romans de chevalerie.
Parmi les auteurs de romans de chevalerie les plus en vue du début de cette période, on doit citer « Xiang au Sud et Zhao au Nord » (南向北赵 [nánxiàng běizhào]).
Le « sudiste » était Xiang Kairan (向铠然 [xiàng kǎirán], 1890-1957), originaire de Pingjiang (平江 [píngjiāng]), dans la province du Hunan, connu sous le nom de plume de « Lettré sans talent de Pingjiang » (平江不肖生 [píingjiāng bùxiāoshēng]). Xiang Kairan pratiquait les arts martiaux, et savait donc de quoi il parlait lorsqu’il décrivait des techniques de combat. Xiang avait été repéré par Shen Zhifang (沈知方 [shěn zhīfāng], 1883-1939), patron de la « Librairie du Monde » (世界书局 [shìjiè shūjú]), fameuse maison d’édition de Shanghai, que Shen avait fondé en 1917. Shen avait pensé, à juste titre, que les romans de chevalerie disposaient d’un marché important, et avait demandé à Xiang d’écrire pour lui des romans de ce genre, en lui proposant une rémunération confortable. Xiang s’était donc mis à la tâche et avait écrit La Légende des chevaliers d’exception du Jianghu (《江湖奇侠传》 [jiānghú qíxiázhuàn]), dont la publication sous forme de feuilleton commença en janvier 1923 dans la Revue Rouge (《红杂志》 [hóngzázhì]). À l’époque, l’habitude consistait à publier ce genre de romans sous la forme de feuilletons et, lorsque le volume était suffisant, de réunir les épisodes déjà parus dans un livre. Le succès du premier roman de Xiang fut immédiat, si bien que, dès juin 1923, Xiang commença à publier dans la revue Détective (《侦探杂志》 [zhēntàn zázhì]) les premiers épisodes d’un deuxième roman, La Légende des chevaliers héroïques modernes (《近代侠义英雄传》 [jìndài xiáyí yīngxióng zhuàn]). Ces publications marquèrent le début de la fièvre populaire pour les romans de chevalerie.
Le succès de La Légende des chevaliers d’exception du Jianghu fut exceptionnel, et assura à Xiang une immense renommée. Dès le printemps, 1928, la Société cinématographique des stars de Shanghai (上海明星电影公司 [shànghǎi míngxīng diànyǐng gōngsī), adapta le roman au cinéma en produisant un film intitulé L’Incendie de la pagode du lotus rouge (《火烧红莲寺》 [huǒshāo hóngliánsì]), qui séduisit les amateurs du genre, au point que deux suites furent tournées la même année. En 1929 furent tournés les épisodes 4 à 9, puis les épisodes 10 à 16 en 1930, et 17 et 18 en 1931. À l’époque, Shanghai comptait plus d’une cinquantaine de sociétés cinématographiques, qui tournèrent plus de 400 films, dont 60 % furent des films d’arts martiaux. Cette période marque donc un essor prodigieux pour ce genre, que ce soit sous la forme de romans ou d’œuvres cinématographiques. Le succès de Xiang a été tel que le film L’Incendie de la pagode du lotus rouge a été repris à plusieurs reprises, notamment dans un film en deux parties tourné en 1963 à Hong-Kong, qui est visible sur Youtube (voir ici).
Ci-dessous, l’affiche d’un film tiré d’un épisode de La Légende des chevaliers d’exception du Jianghu (l’image vient d’un site consacré au cinéma en cantonais, ici).

Le « nordiste » était Zhao Huanting (赵焕亭 [zhào huàntíng], 1877-1951), originaire de la ville de Yutian (玉田 [yútián]), dans la province du Hebei. Zhao ne pratiquait pas les arts martiaux, mais il avait développé l’idée que la « force intérieure », qui met l’accent sur la nécessité de renforcer d’abord la puissance du « souffle » interne avant de chercher à acquérir les techniques physiques, était la seule et unique voie correcte pour atteindre le niveau le plus élevé dans la maîtrise des arts du combat. Zhao a également un roman historique intitulé L’Histoire douloureuse de la fin des Ming (《明末痛史》 [míngmò tòngshǐ]), mais il est surtout connu pour ses romans d’arts martiaux, et notamment La Légende complète des chevaliers dévoués (《侠义精忠全传》 [xiáyì jīngzhōng quánzhuàn]), qu’il avait composé à partir de notes qu’il avait compilées sur les héros populaires dans les différentes régions de Chine. Ce roman eut un succès comparable à celui de La Légende des chevaliers d’exception du Jianghu de Xiang Kairan. Parmi les romans notables de Zhao Huanting, on peut encore citer Le Général aux deux fouets (《双鞭将》 [shuāngbiànjiāng]) ou encore Spectacle insupportable (《不堪回首》 [bùkān huíshǒu]). Il faut noter que c’est Zhao qui invita l’expression de « puissance martiale », wugong (武功 [wǔgōng]), pour désigner de façon générique toutes les techniques qui font partie du domaine de la maîtrise des techniques de combat.
Ci-dessous, une édition moderne, en caractères traditionnels, de La Légende complète des chevaliers dévoués (la photo vient d’ici).

Outre Xiang et Zhao, un autre auteur marque cette période fondatrice du genre moderne des romans d’arts martiaux en Chine : Yao Min’ai (姚民哀 [yáo mín’āi], 1893-1938). Yao était à l’origine un artiste renommé du fameux genre récitatif de Suzhou, le pingtan (评弹 [píngtán]). Dans ce genre, les artistes, s’accompagnant de musique, racontent des histoires populaires traditionnelles. Il a inventé le roman d’arts martiaux dans lequel s’affrontent les sectes et les écoles, qui a été baptisé « roman d’arts martiaux des confréries » (会堂武侠小说 [huìtáng wǔxiá xiǎoshuō]). Dans les romans de Yao, les experts en arts martiaux se comportent en redresseurs de torts venant au secours de la veuve et de l’orphelin, volant aux riches pour soulager la misère des pauvres. Le style de Yao Min’ai se caractérise également par le recours au jargon de la pègre et des sociétés secrètes. De nombreuses expressions qui étaient inconnues du grand public ont été révélées dans ses romans, comme par exemple le mot 招子 [zhāozi] pour parler des yeux, ou encore le mot 扯呼 [chěhū] pour dire « battre en retraite ». Parmi les romans connus de Yao Min’ai, citons La Légende des héros généreux du Jianghu (《江湖豪侠传》 [jiānghú háoxiá zhuàn]) ou encore La Légende des brigands du Shandong (山东响马传 [shāndōng xiǎngmǎ zhuàn]).
Ci-dessous, la pochette du DVD d’une adaptation cinématographique de La Légende des brigands du Shandong. (L’image vient de l’article en anglais que Wikipedia consacre à ce film, ici.)

Aussi célèbre que Xiang, Zhao et Yao, Gu Mingdao (顾明道 [gù míngdào], 1897-1944) occupe également une place importante parmi les précurseurs de la littérature chevaleresque de l’époque de la République. À la fin des années 1920, il compose un roman intitulé L’Héroïne du fleuve désolé (《荒江女侠》 [huángjiāng nǚxiá]). Ce roman est important dans l’histoire du genre car c’est la première œuvre à intégrer une aventure sentimentale à une histoire de chevalerie. L’héroïne du roman est associée à un bretteur pour combattre le mal, et leurs aventures héroïques amène les deux personnages à lier une relation amoureuse, contrariée par de nombreux quiproquos. Avant ce roman, les femmes étaient peu représentées dans les récits. Dans le roman Au bord de l’eau (《水浒传》 [shuǐhǔzhuàn]), par exemple, sur les 108 brigands, on ne compte que trois femmes, dont la personnalité est d’ailleurs bien peu sympathique. L’Héroïne du fleuve désolé a eu un succès comparable à celui de La Légende des chevaliers d’exception du Jianghu de Xiang Kairan, et a également servi d’inspiration au tournage d’une série de treize films. Un autre roman bien connu de Gu Mingdao est La Légende des hommes d’exception des friches (《草莽奇人传》 [cǎomǎng qírénzhuàn]).
Ci-dessous, la couverture d’une édition ancienne de L’Héroïne du fleuve désolé. (L’image vient du blog de Kong Mingdong, spécialiste du roman d’arts martiaux moderne, ici.)

Le dernier des précurseurs notables de l’ancienne école des romans de chevalerie est Wen Gongzhi (文公直 [wén gōngzhí], né en 1898, date de décès inconnue). Cet auteur est notable en ce qu’il est le premier des romanciers du genre à écrire des romans d’arts martiaux sur fond historique. Il a notamment écrit une série de trois romans qui s’inspirent de l’histoire de Yu Qian (于谦 [yú qiān], 1398-1457), haut fonctionnaire de la cour des Ming, qui fut faussement accusé de trahison et exécuté. Le premier des romans de cette série est La Légende du grand chevalier juste et fidèle (《碧血丹心大侠传》 [bìxuè dànxīn dàxiázhuàn]).
Ci-dessous, les trois volumes de la série de La Légende du grand chevalier juste et fidèle. (La photo vient du site d’une librairie en ligne taïwanaise, ici.)

Les cinq auteurs décrits ci-dessous constituent les précurseurs du roman d’arts martiaux à l’époque de la République. Cinq autres romanciers, connus sous le nom générique des « cinq maîtres de l’école du Nord » (北派五大家 [běipài wǔdàjiā]), à partir de la fin des années 30 et du début des années 40, firent évoluer le genre, avant de céder la place aux romanciers de la nouvelle génération. C’est à ces « cinq maîtres de l’école du Nord » qui sera consacré le second volet de cette présentation des auteurs de romans de chevalerie à l’époque de la République.
Nota : Pour rédiger ce billet et celui qui va suivre, je me suis largement inspiré de l’introduction que Kong Qingdong (孔庆东 [kǒng qìngdōng]), l’un des spécialistes de la littérature martiale moderne, écrivit pour une collection de romans de l’époque publiée par les Éditions de l’Amitié de Chine (中国友谊出版社 [zhōngguó yǒuyì chūbǎnshè]).

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