Les Chinois du Tonkin au XIXº siècle

Le médecin militaire Jacobus X., auteur de L’Amour aux colonies, après avoir été en poste en Cochinchine, est muté dans une autre affectation. Quelques années plus tard, il revient au Vietnam, mais cette fois c’est dans le nord du pays, au Tonkin (en chinois 东京 [dōngjīng], en vietnamien Bắc Bộ, 北圻 [běiqí]). Comme à son habitude, avant de parler des mœurs et spécificités sexuelles des autochtones, le docteur présente succinctement les habitants de la région, ainsi que quelques faits qui lui semblent dignes d’intérêt. Dans le chapitre X de son livre, aux pages 94 à 96, il parle à ses lecteurs du « Chinois et son métis au Tonkin », ainsi que de la « Piraterie chinoise ». Je reproduis ci-dessous les deux paragraphes :
(Pour la description des Chinois de Cochinchine par le docteur Jacobus X, voir ici le billet publié précédemment sur Sinoiseries.)

Le Chinois et son métis au Tonkin – La race chinoise au Tonkin est identique à celle qui émigre en Cochinchine, mais elle y est beaucoup plus dense et dans les régions de Cao-bang(1), Lang-son(2) et Lao-kay(3), il impose à sa compagne ses pratiques religieuses, ses mœurs, ses coutumes et jusqu’à la nourriture et l’habillement des fils du Céleste Empire. Les métis se rencontrent aussi dans les provinces de la côte, et j’en ai vu beaucoup à Hanoï(4). Ils sont aussi intelligents que les Minhuongs de Cholon, mais plus grands et plus vigoureux. Les enfants de Chinois suivent les exemples des pères et dédaignent leurs compatriotes et leurs mères.
Avant notre arrivée, grâce à son nombre et à une indéniable supériorité, le Céleste envahissait le pays et le transformait par une conquête lente mais continue. Il est incontestablement l’arbitre du commerce et il impose sa langue. Nous sommes venus arrêter son essor et prendre contact avec une nation de trois ou quatre cent millions d’habitants. L’avenir montrera si la France n’a pas été imprudente en s’étendant jusqu’à la frontière de la Chine.
La piraterie chinoise – Le Chinois a toujours considéré le Tonkinois comme un être de race inférieure, taillable et corvéable à merci. Cette vieille civilisation, peut-être la plus ancienne du globe, est restée immuable dans ses habitudes de conquête ; elle opère par le pillage, la ruine et la dévastation du peuple conquis : procédés identiques à ceux des Romains et des peuples de l’Asie occidentale (Perse, Assyrie, etc.), avant l’ère chrétienne, et des peuples européens avant l’ère moderne.
Le Chinois est pirate de mer dans le Golfe du Tonkin(5), la côte d’Haïnam, les bouches du Delta et les îles du littoral. Les barrages établis par la population à l’entrée des rivières et des bouches du fleuve n’ont jamais arrêté les jonques chinoises. Ces pirates opèrent comme les anciens Normands, qui débarquaient, attaquaient les villages et villes ouvertes, massacraient tous ceux qui leur résistaient et se rembarquaient en emmenant prisonniers les filles nubiles et les jeunes hommes. L’occupation française n’a pu que mettre des entraves à ces déprédations, sans les arrêter complètement.
Sur terre, les pirates infestent les provinces du Nord et du Nord-Ouest, qu’ils rendent à peu près désertes. Les Pavillons Noirs(6), établis avec le vieux chef Luu-Vinh-Phoc, sur la frontière de Chine, enlèvent les filles des malheureux montagnards, pour les vendre à Lao-kay à des Chinois venus spécialement du Nord pour exercer ce commerce, et les fils pour les enrôler dans leurs bandes ou pour servir d’otages.

Notes :
(1) Cao-Bang : en vietnamien Cao Bằng, 高平 [kāopíng], province et ville situées à la frontière avec la Chine.
(2) Lang-son : en vietnamien Lạng Sơn, 谅山 [liángshān], province et ville situées dans le nord du Vietnam.
(3) Lao-kay : en réalité Lào Cai, 老街 [lǎojiē], province et ville situées dans le nord du Vietnam.
(4) Hanoï : en vietnamien Hà Nội, 河内 [hénèi], capitale du Vietnam actuel.
(5) Golfe du Tonkin : en vietnamien Vịnh Bắc Bộ, en chinois 北部湾 [běibùwān], anciennement 东京湾 [dōngjīngwān].
(6) Pavillons noirs : en chinois 黑旗军 [hēiqíjūn], littéralement « armée au drapeau noir ». Il s’agissait d’anciens rebelles Taiping commandés par Liu Yongfu (刘永福 [liú yǒngfú], 1837-1917), en vietnamien Lưu Vĩnh Phước, qui avaient été expulsés de Chine vers le Tonkin en 1864 après l’écrasement de la révolte des Taiping. Wikipedia concerne un bref article aux Pavillons Noirs (ici) et un autre encore plus bref à Liu Yongfu (ici). Les historiens chinois ont fait de Liu Yongfu un héros de la résistance aux Français.
Ci-dessous, une photo de Liu Yongfu. Elle vient d’un article en chinois parlant de la résistance des Pavillons Noirs aux Français (ici).

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