Les Chinois de Cochinchine au XIXº siècle

En 1893 paraissait à Paris, chez l’éditeur Isidore Lisieux, un livre polémique écrit par médecin militaire français se cachant sous le pseudonyme de « Jacobus X. », intitulé L’Amour aux colonies, et consacré à la description des mœurs sexuelles des autochtones dans diverses colonies françaises de l’époque. Dans le premier chapitre, consacré à la Cochinchine (交趾支那 [jiāozhǐzhīnà], en vietnamien Nam Kỳ 南圻 [nánqí]), le bon docteur présente les Chinois de Saïgon (西贡 [xīgòng], en vietnamien Sài Gòn 柴棍 [cháigùn], appelée aujourd’hui Ho-Chi-Ming-ville 胡志明市 [húzhìmíngshì]) (voir les pages 9 à 13 de L’Amour aux colonies). Je pense que ce passage de cet ouvrage n’est pas intéressant pour qui s’intéresse à l’histoire des Chinois de Cochinchine…
Voici l’extrait (je cite le texte in extenso, en me contentant simplement d’adapter l’orthographe aux usages actuels) (les chiffres dans le texte renvoient aux notes que je donne à la suite le texte) :

La ville de Cholon(1) – À cinq aux six kilomètres de Saïgon, on trouve la ville chinoise de Cholon, bâtie il y a un siècle par des Chinois émigrés et qui offre tout à fait l’aspect d’une ville du sud de la Chine.
Un de mes anciens amis, Luro, inspecteur des affaire indigènes à Cholon, où je l’ai connu intimement, en fait ainsi la description imagée : « Dans l’intérieur de Cholon sont les magasins des détaillants, tenus par des Chinois, si le commerce est important ; par des femmes annamites, s’il s’agit de petit commerce. L’étalage est habilement fait. Grainetier, marchand de comestibles, restaurateur, pharmacien, tailleur, cordonnier, orfèvre, quincaillier, marchand de coffrets, pâtissier, etc., chacun a son nom sur la porte, en beaux caractères chinois artistement peints en noir, en rouge, en bleu, en or, suivant la fortune ou le caprice du maître de l’établissement. Les chalands entrent, sortent ; c’est un mouvement continuel. Le soir, les boutiques restent ouvertes ; les rues, éclairées par la municipalité (aujourd’hui au gaz), sont en outre illuminées par des lanternes vénitiennes(2), aux formes et aux couleurs les plus variées et les plus grâcieuses, qui portent en lettres transparentes l’enseigne du marchand. »
La race chinoise – Il y avait en 186., tant à Saïgon qu’à Cholon, plus de trente mille Chinois, et autant à l’intérieur du pays. Le Chinois est le Juif de l’Extrême-Orient ; il tient dans ses mains à peu près tout le haut et le petit commerce. Il est habile, âpre au gain, mais se contente d’un petit bénéfice. Le négociant européen est obligé de passer par son intermédiaire.
Métiers et professions diverses du Chinois – À côté de l’Annamite, le Chinois a l’air d’un cousin germain plus fort et plus robuste. L’air de famille est indéniable, malgré la différence radicale du chignon annamite et de la queue chinoise. La ressemblance des deux races est surtout remarquable chez le prolétaire chinois (dit bambou), qui, moyennant quelques sapèques(3), fait le métier de portefaix, à peine vêtu d’un mauvais pantalon tombant jusqu’aux genoux et dont le torse nu, brûlé par le soleil, a pris des teintes aussi foncées que celles du cultivateur annamite.
Au-dessus de cette caste infime, vient celle des restaurants ambulants et des cuisiniers pour Européens, qui jouissent, je dois l’avouer, d’une réputation méritée.
On trouve aussi, parmi les Chinois, des boys qui font le service dans les cafés et restaurants européens. Ils sont généralement d’une propreté remarquable.
Le Chinois est aussi tenancier des maisons de jeux et de prostitution. Il est jardinier et fait venir (avec les déjections humaines) toutes sortes de légumes d’Europe, dans des jardins tout autour de Saïgon. Aussi ne peut-on sortir de la ville pour se promener, avant le coucher du soleil, sans être saisi à la gorge par une abominable odeur de poudrette. Par contre, on mange pendant huit mois des salades et des légumes qui sont aussi bon marché qu’à la Halle de Paris.
Diversité des caractères anthropologiques du Chinois – Le Chinois de Canton (généralement riche) est presque aussi blanc de peau qu’un Français du midi. La peau a chez lui une teinte analogue à la couleur du thé léger. Les muqueuses sont d’un rouge carmin assez vif, mitigé par une pointe d’ocre. C’est surtout la couleur des muqueuses du gland et de la vulve qui présente cette teinte. Il est impossible de la confondre avec celle des hommes de couleur, produits du croisement du nègre et du blanc, chez qui la teinte brune des muqueuses du nègre domine et constitue le dernier des caractères anthropologiques.
À l’extrémité opposée de l’échelle des races chinoises, on trouve le Chinois du Sud (le Fokienois ou l’originaire de Hainam), qui a la peau couleur pain d’épices jaune foncé, et dont les muqueuses sont d’un orange jaunâtre, couleur presque terre de Sienne assombrie par une pointe de sépia.
Quant à la grosseur et à la conformation des organes génitaux, il m’a semblé que le Chinois du Nord était presque semblable à un Européen. Le prépuce est peu développé et recouvre imparfaitement le gland à l’état de repos.
Le Chinois du Sud paraît moins mâle, moins vigoureux que le Chinois du Nord, mais il reste encore bien supérieur à la moyenne de la race annamite. Il présente également le caractère du prépuce peu développé ; et le gland, à moitié recouvert à l’état de flaccidité, sort très facilement et complètement en érection. J’ai vu très peu de cas de phimosis, si communs, au contraire, dans les races européennes.
Le pubis est saillant et garni de poils noirs peu frisés, assez épais chez le Cantonais. Les testicules, chez les Chinois, m’ont paru un peu plus petits que chez les Européens, mais la différence n’est pas très sensible.
Quelle que soit sa provenance ou sa position sociale, le Chinois présente un caractère commun, la lubricité, et une grande fécondité chez les races asiatiques auxquelles il s’allie. C’est par là qu’il est redoutable colonisateur en temps de paix.
Minhuongs – On nomme ainsi les enfants nés des relations des Chinois avec les femmes annamites(4) ; ils sont plus blancs, plus élégants de forme que les indigènes. Parmi eux on trouve souvent de ravissantes figures de bambins avant l’âge de la puberté. Le Minhuong est aussi intelligent et actif que son père, aussi résistant que sa mère. Il reçoit du père le type chinois, et il garde les mœurs, la religion et le costume du Célestial(5). Ceci est important à considérer. Son teint est plus clair et sa force musculaire très supérieure à celle de l’Annamite pur.
Comme géniteur, la forme, la couleur et les dimensions de son appareil de reproduction sont à peu près celles du Chinois, avec une teinte un peu plus assombrie de la peau et des muqueuses.
À Cholon, les Minhuongs ont conservé toutes les habitudes, mœurs et coutumes de leurs pères, et rien ne saurait donner une idée plus vraie des villes chinoises que Cholon.
Le théâtre chinois – Les rôles de femmes y sont tenus par des jeunes gens que l’on y destine dès l’enfance. Ils prennent à tel point les manières, la démarche et le timbre de voix de la femme chinoise, que l’on pourrait presque s’y tromper. Ils vont même plus loin : ils jouent le rôle de femme au naturel(6). Nous en reparlerons au chapitre de la perversion des mœurs dans la racine chinoise.
Le théâtre chinois joue des tragi-comédies, héroïco-mélodramatiques, où l’on voit apparaître des héroïnes, des rois, des ministres, des généraux avec leurs armées, des bouffons, des dragons, des tigres, des génies protecteurs. On s’y livre à des combats terribles au milieu de détonations formidables de pétards. Il y a aussi des vaudevilles qui sont, comme licence, autant au-dessus de ceux du Palais-Royal, que ceux-ci le sont au-dessus des moralités de Berquin. La liberté des expressions et des scènes réalistes est poussée à l’extrême. J’avoue y avoir passé quelques bonnes soirées, quand un Chinois complaisant voulait me narrer le sujet et la marche de la pièce.
Pour les grandes fêtes de famille, les riches Chinois (comme aussi le riches Annamites), engagent une troupe louée exprès, et font construire devant leur demeure une salle en bambou dans laquelle ils donnent, pendant trois jours au moins, le spectacle gratis à leurs amis. C’est surtout dans ces représentations que l’on exhibe, selon le goût de l’amphitryon, le répertoire le plus salé.

Notes :
(1) Cholon est le quartier par excellence de Saïgon. En chinois, ce quartier est appelé 堤岸 [dī’àn] ; en écriture démotique vietnamienne, on écrit 𢄂𡘯, deux sinogrammes qui n’existent pas en chinois, et qui sont prononcés Chợ Lớn en vietnamien.
(2) Les « lanternes vénitiennes » dont parlent l’auteur sont bien entendu ces lanternes de papier appelées en chinois 灯笼 [dēnglóng].
(3) Le mot « sapèque » désigne spécifiquement une monnaie chinoise en bronze ou de cuivre, se présentant le plus généralement sous la forme de pièces rondes percées d’un trou carré, parfois rond, servant à les lier ensemble pour former des « ligatures » de mille pièces. La sapèque est appelée en chinois 铜钱 [tóngqián], « pièce de bronze », ou 方孔钱 [fāngkǒngqián], « pièce à trou carré ». La ligature est appelée 贯 [guàn]. Il existe une pièce célèbre du répertoire de l’opéra de Kunshan (昆曲 [kūnqǔ]), intitulée Quinze ligatures de sapèques (《十五贯》 [shíwǔguàn]).
(4) Le mot chinois qui correspond à l’appellation de « minhuong » (l’orthographe correcte devrait en réalité être « minh huong ») est 明乡人 [míngxiāngrén] (en vietnamien « người Minh Hương », écrit 𠊛明鄉 en sinogrammes, en khmer មីញហួង [minh huong] ou មីញចិន [minh chin]). Il s’agit en réalité des Chinois d’implantation relativement tardive, qui fuirent la Chine à l’époque de la fin des Ming et du début des Qing, et demandèrent au souverain vietnamien l’autorisation de s’installer en Cochinchine. Effectivement, ces Chinois, qui étaient majoritairement des hommes, se sont fréquemment mariés avec des Vietnamiennes et des Khmères. Notez que le sinogramme 𠊛 est caractère démotique vietnamien et n’existe pas en chinois. La version chinoise de Wikipedia consacre un billet aux « Minh Huong », ici.
(5) Je ne trouve nulle part le mot « Célestial » (Larousse, Trésor informatisé de la langue française, Wiktionary). Évidemment, ce mot est ici le synonyme de « Chinois ». Je suppose qu’il est dérivé de l’expression « Céleste empire », la traduction français du mot 天下 [tiānxià], « Sous le ciel »
(6) Ce passage sur les jeunes acteurs de l’opéra chinois qui « jouent le rôle de la femme au naturel » évoque pour moi les « gitons » (小官 [xiǎoguān]), jeunes gens qui vivaient de leurs charmes à la fin des Ming et pendant la dynastie des Qing, largement évoqués dans la littérature libertine de ces époques.
Ci-dessous, la photo de Mạc Cửu (鄚玖 [mò jiǔ]) à Hà Tiên (河仙 [héxiān], en vietnamien 河僊, 僊 étant une variante graphique du sinogramme 仙), petite ville à la frontière avec le Cambodge, où se trouve sa tombe. Mạc Cửu était un général des Ming, qui a fui au moment de la chute de la dynastie, et qui s’est installé avec ses hommes dans cette région de Cochinchine. Cette photo vient de l’article en chinois que propose Wikipedia, ici.
NB :
1. Je conserve à dessein l’ancienne prononciation [mò] pour le patronyme 鄚 (normalement prononcé [mào] ajourd’hui) de Mạc Cửu, car ce militaire portait à l’origine le patronyme 莫 [mò], et a ajouté le radical 阝 pour ne pas avoir le même patronyme que Mạc Đăng Dung (莫登庸 [mò dēngyōng]), fondateur de la dynastie vietnamienne des Mạc.
2. L’ouvrage L’Amour aux colonies de Jacobus X. est disponible au téléchargement sur Gallica, le site de la BNF.

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