Chinoiseries : Sandhi tonal

Le « sandhi » est une notion linguistique du sanskrit. D’après Wikipedia : « On nomme sandhi, d’après les grammairiens indiens, les modifications phonétiques que subissent les mots se suivant lorsqu’ils sont prononcés dans un énoncé ». Le mot « sandhi » est traduit en chinois par 连音 [liányīn], littéralement « sons qui se succèdent ». (Concernant le sandhi, je vous invite à lire ici l’article très succinct, en français, qu’y consacre Wikipedia.)
En chinois, on constate également des modifications phonétiques, mais qui cette fois concerne les tons auxquels les sinogrammes sont énoncés. Les linguistes chinois parlent de 变调 [biàndiào], « changement de ton ».
Le plus simple et le plus connu des sandhis tonaux du chinois est, lorsque deux troisièmes tons se suivent, le remplacement du premier troisième ton par un deuxième ton. Par exemple, dans la pratique de l’oral, 你好 se prononce [ní hǎo], alors que 你 seul se prononce [nǐ], et que 好 seul se prononce [hǎo].
Concernant le troisième ton, on connaît un autre type de sandhi : lorsqu’un caractère au troisième ton précède un caractère à un ton autre que le troisième ton, le troisième ton du premier sinogramme se transforme en « demi troisième ton » (en chinois 半三声 [bànsānshēng]). Concrètement, le caractère normalement au troisième ton est prononcé à un ton qui n’est que l’ébauche du troisième ton : la partie descendante du troisième ton est prononcée entièrement, et la partie montante du troisième ton n’est qu’amorcée.
(On peut donc, en allant très vite, dire que le putonghua possède six tons, et non quatre : premier, deuxième, troisième, demi-troisième, quatrième tons, auxquels s’ajoute le ton neutre.)
Deux caractères connaissent également des modifications de tons importantes et systématiques : 一 et 不.
Le sinogramme 一 est « normalement » prononcé [yī], au premier ton. En réalité, 一 n’est prononcé au premier ton que dans des cas particuliers, par exemple, lorsqu’on épelle un numéro de téléphone, ou lorsqu’il est en fin de phrase ou d’expression (六分之一 [liù fēn zhī yī] : un sixième). Lorsqu’il précède un spécificatif (numérateur), le ton auquel 一 est prononcé est variable : dans 一张纸 (une feuille de papier), devant un spécificatif prononcé au premier ton (张 [zhāng]), 一 se prononce au quatrième ton [yì] ; dans 一笔钱 (une somme d’argent), devant un spécificatif prononcé au troisième ton (笔 [bǐ]), 一 se prononce également au quatrième ton [yì] ; dans 一次 (une fois), dans 一位老师 (un professeur) ou encore dans 一个人 (une personne), 一 se prononce au deuxième ton [yí]. Il faut noter que les autres sinogrammes prononcés [yī] ne subissent pas ce sandhi tonal.
Le sinogramme 不 est « normalement » prononcé [bù], au quatrième ton. Mais en réalité, 不 n’est pas toujours prononcé [bù]. Lorsque le sinogramme qui suit 不 est au quatrième ton, 不 est prononcé au deuxième ton : dans 我不去 (je n’y vais pas), 不 est prononcé [bú] : on dit [wǒ bú qù], et non [wó bù qù]. Là aussi, il convient de signaler que les autres sinogrammes prononcés [bù] ne subissent pas non plus ce sandhi tonal.
Le sandhi tonal est essentiel en chinois parlé, car ne pas en tenir compte, c’est risquer de ne pas être compris. Notons encore que ce phénomène existe en putonghua, mais aussi dans les autres dialectes chinois.
Une petite remarque concernant un phénomène assez courant à Taiwan, qui relève peut-être du sandhi en général : certaines personnes ont tendance à raccourcir en une seule syllabe des mots en deux syllabes. L’exemple qui me vient immédiatement à l’esprit est le mot 这样 [zhèyàng], souvent prononcé [jiàng]. A Taiwan également, la tendance à prononcer au ton léger la première syllabe du mot « merci » : 谢谢 est plus fréquemment prononcé [xiexiè] que [xièxie], qui est la prononciation standard du putonghua. Encore à Taiwan, on a tendance à prononcer 妹妹 (lorsque ce mot est utilisé comme appellatif pour s’adresser à une enfant ou à une jeune fille) plutôt [méiméi], voire [meiméi], que [mèimei], qui est la prononciation standard du mot ; et d’ailleurs, à Taiwan, lorsque 妹妹 est utilisé au sens propre pour parler d’une sœur cadette, il est prononcé [mèimei].
Des sino-linguistes se sont probablement déjà penchés sur ces phénomènes de sandhi, tonal ou pas, en chinois. Le sujet mérite en tout cas d’être creusé, d’autant plus qu’il a des applications très pratiques. Par exemple, il y a quelques années, nous avions été sollicités à Parallels par une société qui proposait des systèmes pour la diffusion d’annonces par haut-parleur dans les aéroports. Comme on s’en doute bien, les annonces diffusées par haut-parleur sont rarement prononcées par des jeunes femmes placées devant un micro et chargées d’annoncer au fur et à mesure les vols à l’arrivée ou au départ de l’aéroport. Il s’agit plutôt de systèmes automatisés, qui, pour préparer les annonces, constituent des phrases à partir d’éléments préenregistrés : la porte d’embarquement / du vol / AF003 / en partance pour / Pékin / a été changée / à la porte / 38. En plus des problèmes des différences de syntaxe entre le français et le chinois, nous avions alerté la société qui nous avait sollicité pour la traduction en chinois des éléments préenregistrés des messages, sur ce phénomène de sandhi tonal du chinois, de façon à permettre à notre client de préenregister les messages vocaux de façon correcte.

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4 commentaires pour Chinoiseries : Sandhi tonal

  1. tilopa2 dit :

    Très pratique pour améliorer l’écriture et la phonétique

  2. helun dit :

    Le célèbre linguiste chinois Yuen Ren Chao (赵元任 [Zhao Yuanren]), créateur et infatigable propagandiste du système de transcription Gwoyeu Romatzyh, a consacré une leçon de son manuel « Mandarin primer » (1948) au sandhi tonal. Il se penche en particulier sur les groupes de 3 syllabes. Il indique les changements suivants:
    121 devient 111, 122 devient 112, 123 devient 113,, 124 devient 114
    133 devient 113
    221 devient 211, 222 devient 212, 223 devient 213, 224 devient 214
    233 devient 213
    333 devient 213 (我也有)
    Ce manuel de chinois était accompagné de disques 78 tours et insistait sur les problèmes de tons et d’intonation.

    • pascalzh dit :

      Merci beaucoup pour cette information !
      J’avoue volontiers ne pas m’être intéressé en profondeur à ce phénomène de sandhi tonal.
      Je suis convaincu qu’il y aurait un travail passionnant à faire sur ce sujet !

  3. Decebal dit :

    J’ai beau étudier avec assiduité le chinois depuis presque 8 ans, j’éprouve toujours de grandes difficultés a reconnaître les tons à l’oreille. Par contre lorsque je parle, comme je me suis appliqué pour apprendre les tons, je les respecte autant que faire se peut et me fait très bien comprendre.

    Je suis preneur de toutes les astuces et méthodes pour améliorer la reconnaissance des tons à l’oreille. Même si je crains que mon cas ne soit désespéré.

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