Erotica : Ansériformes, gallinacées et lagomorphes

(Je reprends ici un billet que j’ai publié il y a quelques jours, ici, sur Les érotiques.)
En chinois moderne, dans la langue populaire, les mots 鸡 [jī] et 鸭 [yā] désignent respectivement prostituées et gigolos. Mais au sens littéral, les sinogrammes 鸡 [jī] et 鸭 [yā] s’appliquent à deux catégories de volatiles : les gallinacées (de façon générique), et une partie du genre des ansériformes : les canards. Remarquons d’ailleurs que ces deux sinogrammes partagent le même radical : 鸟 [niǎo], souvent utilisé en composition dans les noms des oiseaux (l’autruche est appelée 鸵鸟 [tuōniǎo], le butor 鹭鸶 [lùsī], le loriot de Chine 黄莺 [huángyīng]…)
N’allez surtout pas vous imaginer que si en chinois l’on appelle « poules » les femmes de mauvaise vie, cela indiquerait que les habitants de l’Empire du milieu attachent au nom de la gallinacée la même connotation que nous autres Gaulois. Interrogez un Chinois, et il y a de fortes chances qu’il vous explique que si ces dames sont qualifiées de poules, c’est à cause de l’homonymie presque parfaite qui existe entre 鸡 [jī] et 妓 [jì], ce dernier caractère entrant dans la composition de mots du même champ sémantique : 妓女 [jìnǚ] ou, plus rare, 妓者 [jìzhě], qui désignent les prostituées, ou encore 妓院 [jìyuàn], qui signifie lupanar ; en chinois, même les geishas japonaises (en japonais 芸者) sont qualifiées de « prostituées artistes » : 艺妓 [yìjì]. Cette explication est pour le moins simplette, pour ne pas dire simpliste.
Tordons donc le cou à cette interprétation « gallinacéenne » de l’appellation chinoise des femmes de petite vertu. La première fois que j’ai eu un doute sur l’explication susmentionnée concernant le caractère « poule », c’est lorsque j’ai eu connaissance du mot chinois 鸡奸 [jījiān], qui, utilisé comme substantif, signifie « sodomie », et s’applique presque exclusivement à la relation homosexuelle (pour la sodomie qui se pratique entre un homme et une femme, on utilise plutôt le mot 肛交 [gāngjiāo], qui est en réalité l’abréviation de l’expression 肛门性交 [gāngmén xìngjiāo], qui signifie littéralement « relation sexuelle anale ») ; utilisé comme verbe, 鸡奸signifie «  sodomiser ». Ce mot se compose des sinogrammes « poule » (鸡) et du sinogramme 奸 [jiān], écrit d’ailleurs avec le radical de la femme (女) est qui est utilisé ici dans son acception « sexuelle » : il désigne de façon général les relations sexuelles illégitimes entre un homme et une femme. Le viol est appelé en chinois 强奸 [qiángjiān] (强 [qiáng] convie l’idée de violence, de contrainte), l’adultère est qualifié de 通奸 [tōngjiān] (通 [tōng] convie l’idée de connivence, d’entente illicite).
Si j’avais du mal à comprendre le mot « sodomie » en chinois, c’est parce que je n’arrivais à établir aucune relation entre le « poulet » et l’acte. L’illumination s’est venue lorsque j’ai appris que le sinogramme 鸡 dans le mot 鸡奸 était en réalité utilisé en lieu et place d’un autre sinogramme parfaitement homonyme : 㚻, aujourd’hui tombé en désuétude. 㚻 désigne à l’origine un jeune éphèbe, qui accepte que l’on s’en serve comme d’une femme. Le sinogramme a ensuite pris un sens verbal, pour signifier « sodomiser ». C’est à l’époque des Ming (1368-1644) que 鸡 a commencé à remplacer 㚻. (Peut-être n’est-il pas anodin de noter que l’époque de la dynastie des Ming, notamment la fin de la dynastie, est une période pendant laquelle l’homosexualité masculine était en vogue ! Nombreux d’ailleurs sont les romans de l’époque qui dépeignent sans réserve les relations sexuelles entre hommes. Même l’infâme Ximen Qing, le personnage principal du Jinpingmei, ne rechigne pas à goûter aux plaisirs de la « fleur du palais arrière », 后庭花 [hòutínghuā], allusion à la sodomie en général, qu’elle soit homo- ou hétérosexuelle.) C’est ainsi que le sinogramme 鸡 a commencé à être utilisé dans un sens interlope, pour désigner d’abord les prostitués, puis, par extension, leurs collègues féminines.
Intéressons-nous maintenant à l’ansériforme du genre canard : 鸭 [yā]. Ce volatile aquatique est considéré par les Chinois comme étant de nature yin (dans la philosophie chinoise, le yin est, avec le yang, l’un des deux principes fondamentaux qui gouvernent l’univers). Or, le yin est féminin ! Cela signifie que le canard mâle manque fondamentalement de yang (le principe masculin), donc de puissance sexuelle : des aphrodisiaques, on dit souvent qu’ils ont la vertu de « fortifier le yang » (补阳 [bǔyáng]) ; l’un des innombrables mots utilisés en chinois pour désigner le pénis est 阳具 [yàngjù], littéralement « instrument yang ». Le sinogramme 鸭 [yā] a aussi servi autrefois à désigner les hommes efféminés ! On s’explique donc difficilement pourquoi il sert aujourd’hui à désigner les prostitués, si ce n’est parce qu’il est le pendant du caractère « poule ».
Dans la Chine classique, l’animal qui était utilisé pour désigner les éphèbes, c’était le lièvre (ou le lapin, la langue chinoise ne fait pas de distinction) : 兔子 [tùzi]. Le choix de cet animal s’explique par le fait que le mâle de la lapine est considéré par les Chinois comme un animal quasiment impuissant : premièrement, la lune, de nature yin, est habitée par un lièvre, qui est donc de nature yin ; deuxièmement, une légende rapportait que la grossesse des lapines n’aurait rien à voir avec leurs mâles : une lapine n’est engrossée par le spectacle nocturne de la lune !
En guise de conclusion, une mise en garde : on connaît parfois en Occident un engouement pour l’astrologie chinoise et les douze animaux de son cycle. Or l’année qui commence dans quelques jours dans le calendrier chinois est l’année du coq. J’ai indiqué au début du présent billet que le sinogramme 鸡 désignait les gallinacées, mâles ou femelles, jeunes ou moins jeunes, de façon générique. Ce sinogramme désigne donc aussi le coq dans l’astrologie chinoise. Si vous êtes une native de l’année du coq (1957, 1969, 1981, 1993, 2005, 2017…), je vous recommande d’hésiter avant d’arborer fièrement sur votre T-shirt, en pendentif ou sur vos boucles d’oreilles, le sinogramme de votre signe zodiacal… à moins que vous ne désiriez provoquer l’hilarité graveleuse de vos amis Chinois !
Je ne suis pas certain que le commerçant qui propose à sa clientèle féminine le vêtement ci-dessous ait fait les recherches nécessaires (la photo vient d’ici)…
(NB : Je me suis largement inspiré pour ce billet d’un article de Zhang Jie (张杰), publié en septembre 2008 dans la revue The Chinese Journal of Human Sexuality, intitulé « Lièvres, canards et coqs » 鸭与兔子、鸡.)
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