Chinoiseries : Bo-po-mo-fo

J’avais publié en février 2013 un billet intitulé « Alphabet sino-grec » dans lequel je donnais les noms chinois des lettres de l’alphabet grec (voir ici). Helun, lecteur de Sinoiseries, m’a fait quelques remarques concernant les noms chinois des lettres de l’alphabet latin. Je suis donc allé chercher quelques informations sur ce sujet, et j’ai notamment trouvé ceci :
alphabet-latinCe tableau qui donne les noms en zhuyin fuhao (注音符号 [zhùyīn fúhào], littéralement « symboles pour indiquer le son ») des 26 lettres de l’alphabet latin.
Avant de se pencher plus avant sur ces noms, il me semble utile de dire quelques mots sur le zhuyin fuhao.
Comme chacun le sait, les sinogrammes ont essentiellement une valeur sémantique. Leur graphie seule ne permet jamais de connaître avec certitude leur prononciation, même si l’on trouve parfois dans les sinogrammes des éléments dits phonétiques ; le souci est que ces éléments ne permettent pas de donner avec certitude et précision la prononciation. Aussi, dans la Chine impériale, les Chinois qui apprenaient à lire devaient apprendre par cœur une liste déterminée de caractères, pris pour leur valeur phonétique. Lorsque l’enseignant présentant un sinogramme inconnu à l’étudiant, il lui disait : le caractère A se prononce comme B (B étant pris dans la liste mentionnée ci-dessus), avec le ton C (C étant l’un des quatre tons du chinois classique). Ce système est connu sous le nom de qieyin (切音 [qièyīn]).
Ce système de « notation » de la prononciation des sinogrammes présentait notamment le défaut d’être relativement complexe et sujet à caution, notamment comparé au système des « hirakana » (平仮名, en chinois 平假名 [píngjiǎmíng]) inventé par les Japonais pour noter phonétiquement leur langue, et plus encore par rapport à des systèmes alphabétiques, comme par exemple l’alphabet latin.
À la fin de la dynastie des Qing, dans la foulée des grands mouvements de modernisation de la Chine, est né en 1892 le « mouvement pour les caractères phonétiques » (切音字运动 [qièyīnzì yùndòng]). Trois « voies » avaient été envisagées dans le cadre de ce mouvement : la voie des caractères latins, celle des « kana », et celle de la sténographie (速记 [sùjì]). C’est finalement la voie des « kana » qui a prévalu.
Cette voie avait été initiée par Wu Zhihui (吴稚晖 [wú zhìhuī], 1865-1953, connu aussi sous le nom de Wu Jingheng 吴敬恒 [wú jìnghéng]) qui, s’inspirant de travaux de prédécesseurs, inventa en 1896 un système de caractères phonétiques appelé « lettres en pousses de haricot mungo » (豆芽字母 [dòuyá zìmǔ]), qui comportait 57 consonnes et 18 voyelles. Mais c’est surtout Zhang Taiyan (章太炎 [zhāng tàiyán], 1869-1936) qui, en 1908, publia un article pour proposer un système comportant 36 caractères pour noter les initiales, et 22 caractères pour noter les finales. C’est ce système qui est véritablement à l’origine du système zhuyin fuhao, qui fut officiellement adopté en 1912 par le tout jeune gouvernement de la République de Chine.
Le tableau ci-dessous donne la liste des caractères utilisés dans le système zhuyin guhao pour la transcription phonétique des caractères chinois, avec l’équivalence en pinyin.
zhuyin-fuhaoCeux qui, parmi les chantres du zhuyin fuhao, cumulent la fonction d’ennemis irréductible du pinyin, mettent souvent en avant l’argument selon lequel le zhuyin fuhao serait une représentation phonétique plus exacte, notamment pour les sons qui sont retranscrits [-un] ou [-ui] en pinyin. En effet, le zhuyin fuhao note respectivement ces sons ㄨㄣ et ㄨㄟ, ce qui correspond en pinyin à [uen] et [uei], qui rendent parfaitement la prononciation réelle de ces deux finales. Ce qu’évidemment sous-entendent les chantres évoqués précédemment, c’est que le pinyin est « faux », puisqu’il note [un] et [ui] là où la prononciation réelle est [uen] et [uei]. Cet argument fallacieux peut être facilement contré en rappelant aux sceptiques que les règles orthographiques du pinyin précisent clairement et sans le moindre soupçon d’ambiguïté que « ui » et « un » sont la contraction de « uei » et de « uen ».
Le zhuyin fuhao est encore en vigueur à Formose (même si le pinyin a fait des progrès certains ces dernières années). En toute bonne logique, on trouve donc dans les boutiques formosanes de matériel informatique des claviers d’ordinateur (en disposition QWERTY) dont les touches comportent les caractères du zhuyin fuhao, qui sont disposés de la façon suivante :
clavier-zhuyin-fuhaoCette disposition correspond exactement à l’ordre « alphabétique » fixé pour les caractères du zhuyin fuhao. Elle me semble trop simpliste, et ne tient pas compte de la fréquence d’utilisation des symboles, ni ne se soucie d’établir un lien entre la valeur des touches du clavier QWERTY et les sons du zhuyin fuhao (à l’inverse du clavier khmer Unicode, par exemple, dont l’utilisation est facilitée par le fait que les lettres de l’alphabet cambodgien ont été disposées en fonction de la valeur phonétique des lettres du clavier anglais ; idem pour les claviers coréen et japonais).
Une dernière remarque sur le zhuyin fuhao : ce système est familièrement appelé « bo-po-mo-fo ». Ce nom reprend tout simplement les quatre premiers caractères du système de transcription phonétique : ㄅㄆㄇㄈ.
(Si vous voulez creuser le sujet, je vous invite à lire sur Wikipedia les différents articles consacrés à ce sujet, notamment l’article 注音符号 qui se trouve ici, dont je me suis partiellement inspiré.)
(Un prochain billet parlera du nom chinois des caractères latins.)

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3 commentaires pour Chinoiseries : Bo-po-mo-fo

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  2. Cerber dit :

    En 1983, apres 1 an de chinois et de pinyin j’ai debarqué à Taiwan dans l’optique d’y prendre des cours de chinois, le bopomofo a été un obstacle plus embetant que les fanti. Il s’agissait aussi d’un mouvement de resistance à la chine continentale, le pinyin que nous inscrivions dans nos notes de cours etait observé avec un brin de mépris

  3. Nathalie dit :

    Merci pour toutes ces infos sur l’histoire du pinyin. Perso ayant commencé à apprendre le chinois à Taïwan, j’ai appris le bopomofo en même temps que le pinyin (même s’il n’était pas en vigueur, mais je savais que j’en aurai besoin pour plus tard !). Et j’aime bien ce système de transcription plus léger que le pinyin, qui fait corps avec le caractère !

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