Chinoiseries : L’écriture des femmes

Je suis en train de lire, à petites doses car il est d’une rare densité, un ouvrage de Lu Xixing (陆锡兴 [lù xīxīng])(note), intitulé Histoire de la diffusion des caractères chinois (《汉字传播史》 [hànzì chuánbōshǐ]). Ce livre est passionnant, car il détaille par le menu l’histoire du développement de l’écriture chinoise, et la diffusion de cette écriture dans les différentes régions de Chine, mais aussi dans les régions périphériques (y compris Corée et Japon). L’auteur explique aussi comment les caractères chinois que nous connaissons aujourd’hui ont remplacé des écritures locales qui ont disparu. Absolument envoûtant ! Dans le cadre de sa description, Lu Xixing évoque un style d’écriture très particulier, puisque cette écriture a été inventée pour l’usage exclusif des femmes, il s’agit de « l’écriture des femmes » (女书 [nǚshū]).
Cette écriture se composerait d’environ 2000 caractères, et serait une écriture phonétique, chaque caractère représentant un son. L’écriture des femmes était principalement employée dans le district de Jiangyong (江永县 [jiāngyǒngxiàn]), sur le territoire de la municipalité de Yongzhou (永州 [yǒngzhōu]), dans la province du Hunan, et dans les districts environnements. On en aurait encore conservé des traces jusqu’aux confins du Guizhou. L’écriture transcrit le dialecte local, l’un des nombreux dialectes du Hunan (湘语 [xiāngyǔ]).
Sur les origines de cette écriture, les hypothèses les plus diverses ont été émises. Jusqu’à récemment, les traces écrites les plus anciennes que l’on avait trouvées de cette écriture dataient de l’époque de la fin des Ming et du début des Qing (XVIIe siècle) ; mais en 2005, un fragment de stèle datant de l’époque des Song a été découvert portant des caractères de cette écriture ; d’autres trouvent des similitudes frappantes entre l’écriture des femmes et les caractères que l’on trouve sur les carapaces de torture et les omoplates de bovidés, et font remonter l’origine de cette écriture à l’époque de la haute antiquité chinoise ; d’autres enfin, trouvent des similitudes entre cette écriture et des écritures anciennes de minorités ethniques datant de l’époque des Royaumes Combattants… Aucune de ces théories n’a pris le pas sur les autres.
L’écriture des femmes a été inventée à l’usage des femmes, qui, dans la Chine classique, bénéficiaient rarement d’une éducation, car on considérait que « l’ignorance chez une femme, c’est une vertu » (女子无才便是德 [nǚzi wúcái biàn shì dé]). Pour communiquer de façon écrite, les femmes de la région de Yongzhou avaient donc recours à cette forme d’écriture. La dernière femme qui utilisait cette écriture, Yang Huanyi, décédée en 2004 à plus de 90 ans, expliquait qu’elle l’utilisait encore quand elle s’est mariée et a déménagé dans un village éloigné pour communiquer avec sa meilleure amie.
L’écriture des femmes n’est lisible que si on l’a apprise au préalable. Des chercheurs se sont penchés sur cette écriture si particulière, et une ébauche de dictionnaire a été compilée. Plusieurs ouvrages consacrés à l’écriture des femmes ont été publiés en Chine, et les caractères qui composent cette écriture sont même en passe d’intégrer l’UNICODE !
Note :
Lu Xixing, né en 1947, est un spécialiste de l’écriture chinoise. Il a enseigné à l’École normale de Shanghai. Il est l’auteur de nombreux ouvrages consacrés à l’écriture chinoise ancienne.
Si le sujet vous intéresse en particulier, je vous propose de consulter :
– Un article en français consacré à l’écriture des femmes publiés sur le site Chine Informations (ici)
– Un article en chinois sur l’écriture des femmes publié en chinois sur le site du Musée du Shandong (ici)
– L’article en chinois sur Wikipedia (ici)
– Un long article de présentation générale (en chinois également) publié sur le site de l’agence Xinhua (ici)
– Enfin, une série de pages en anglais rédigées par un Japonais qui s’est intéressé de près à l’écriture des femmes, avec notamment plusieurs exemples concrets d’utilisation de cette écriture (ici)
Pour vous mettre en appétit, quelques panneaux de calligraphie de l’écriture des femmes (l’image vient de la page que Baidu consacre à cette écriture, ici) :
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3 commentaires pour Chinoiseries : L’écriture des femmes

  1. arupajhana dit :

    Donc comme les hiraganas : des lettres héritées de 汉字 simplifiés formant un alphabet permettant de transcrire phonétiquement le jap’, et conçu à l’origine… pour les femmes. L’histoire se répète, toussa…

  2. Gao Ruyu dit :

    Parce que les femmes n’avaient pas le droit d’utiliser les caractères chinois, elles utilisèrent le système d’écriture hiragana et le premier roman de l’histoire a été écrit ….. par une femme! Murasaki Shikibu écrit le Genji Monogatari (Dit du Genji) en l’an 1007 en hiragana appelé à l’origine onnate (la main des femmes).

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