Le vocabulaire chinois du riz (3) : rizières flottantes dans la Chine ancienne

Pendant le cours de mes recherches sur le vocabulaire chinois du riz, j’ai trouvé un article fort intéressant de You Xiuling (游修龄 [yóu xiūlíng], né en 1920, historien renommé de l’agriculture chinoise), intitulé « La culture du riz à la surface de l’eau dans la Chine ancienne » (中国古代的水面种稻 [zhōngguó gǔdàide shuǐmiàn zhòngdào]), publié en 1991 dans le Chinese Journal of Rice Science (《中国水稻科学》 [zhōngguó shuǐdào kēxué]).
Aujourd’hui, en plus du riz cultivé dans les champs inondés (水田 [shuǐtián]) ou sur la terre sèche, on trouve encore le riz d’eau profonde (深水稻 [shēnshuǐdào]) et le riz flottant (浮稻 [fúdào]), cultivés en eau profonde. Les autres techniques de culture du riz ne sont qu’anecdotiques. Mais dans la Chine ancienne existait une riziculture pratiquée à la surface de l’eau, qui mérite d’être mentionnée.
Cette riziculture de surface se pratiquait sur ce que l’on appelait les « champs de zizanie » (葑田 [fēngtián], pour une explication détaillée de ce mot je vous invite à lire ici l’article de Baidu qui lui est consacré) et les « champs sur supports » (架田 [jiàtián], pour ce terme, vous pouvez consulter un petit article publié ici, sur un site hongkongais consacré à la culture chinoise traditionnelle). Les « champs de zizanie » et les « champs sur supports » correspondent à peu près, respectivement aux « champs flottants » (浮田 [fútián]) et « champs sur radeaux » (筏田 [fátián]) que l’on connaît aujourd’hui. Le sinogramme 葑 désigne spécifiquement le système radiculaire de la zizanie, ou riz sauvage (en chinois ancien, [gū], appelé 茭白 [jiāobái] en chinois moderne), qui flotte à la surface des zones lacustres peu profonde. Après plusieurs années de croissance, les racines de zizanie s’entremêlent pour former une « matelas » végétal épais comportant quantité de vase, attaché plus ou moins au fond vaseux des lacs et qui, en cas de crue, se détache complètement du fond et se met à flotter à la surface de l’eau. Au contraire, en cas de sécheresse, ce tapis est exposé à l’air et sèche. Il se regorge d’eau lors de la crue suivante, et flotte à la surface. Ce phénomène a été décrit dès le deuxième siècle avec l’ère commune, dans le Huainanzi (《淮南子》 [huáinánzǐ], ouvrage encyclopédique dont vingt-et-un chapitres sont parvenus jusqu’à nous ; concernant le Huainanzi, vous pouvez lire ici l’article en français que Wikipedia consacre à cet ouvrage).
C’est un autre des Song, Su Song (苏颂 [sū sòng], 1020-1101) qui décrit le premier, en 1061, l’utilisation des « champs de zizanie » dans un but agricole. En 1149, un autre auteur des Song, Chen Fu (陈旉 [chén fū], 1076-1156), donne dans son Traité d’Agriculture (《农书》 [nóng shū]) une description plus détaillée de champs flottants un peu différent. Pour les champs décrits par Chen Fu, il faut dans un premier construire une armature en bois, sur laquelle on applique un mélange de racines de zizanie et de vase, et on obtient ainsi les « champs sur supports » sur lesquels on peut pratiquer l’agriculture. Ces champs sur support, pour ne pas être emportés par le vent ou le courant, doivent être attachés à des piliers qui sont plantés sur la rive. À l’époque des Yuan, un autre auteur, Wang Zhen (王祯 [wáng zhēn], 1271-1368), dans un ouvrage intitulé lui aussi Traité d’Agriculture, consacre un article spécifique aux « champs sur supports », qui étaient utilisés aussi pour pratiquer des cultures autres que la riziculture.
Mais il semble que l’utilisation des champs flottants remonte à des temps beaucoup plus anciens. Le terme de 葑田 peut se trouver dans au moins un poème de la dynastie des Tang, et on a même un texte de l’époque des Trois Royaumes qui explique qu’un agent de renseignement envoyé par Sun Quan, souverain de Wu, raconte dans un compte-rendu daté de l’an 233 de l’ère commune qu’il a vu des champs flottants dans les régions de Huanggang et de Hankou, dans le Hubei.
Mais dans les documents de Chine ancienne, le terme 葑田 ne désigne pas forcément des champs mis en culture. Il s’agit souvent de découper le manteau végétal constitué par les racines de zizanie non pas dans un but agricole, mais simplement dans un souci d’écologie : ces tapis devaient être coupés et écartés car ils menaçaient de s’étendre pour couvrir toute la surface d’un cours d’eau. On a l’exemple de ces travaux d’entretien sur le Lac de l’Ouest (西湖 [xīhú]) à Hangzhou, par exemple.
On ne connaît pas avec certitude les dimensions des champs flottants cultivé dans la Chine ancienne. Mais des estimations ont été réalisées à partir d’une illustration qui se trouve dans une Encyclopédie de l’Agriculture (《农政全书》 [nóngzhèng quánshū]) rédigée par un auteur des Ming, Xu Guangqi (徐光启 [xú guāngqǐ], 1562-1633). Selon ces estimations, chacun des éléments qui composent le radeau reproduit aurait une superficie comprise entre 75 et 100 mètres carrés, et que l’ensemble du radeau mesurerait environ 460 mètres carrés. Mais d’autres chercheurs estiment que le schéma de Xu Guangqi n’est pas à l’échelle, et réfutent ces chiffres. Voici l’illustration en question :
jiatianEn Chine, ces champs flottants étaient courants dans toutes les régions de lacs. De l’époque des Song à celle des Qing, ces champs sont signalés dans les régions les plus diverses : Jiangsu, Zhejiang, Fujian, Guangdong, Guangxi… Au Yunnan, ces champs étaient appelés de « radeaux lacustres » (海篺 [hǎipí] ; notons au passage qu’au Yunnan, le sinogramme 海 sert souvent à désigner non pas la mer, mais les lacs, comme le grand lac de Kunming, le Dianchi 滇池 [diānchí], connu aussi sous le nom de 滇海 [diānhǎi] ; 篺 [pí] signifie « radeau »).
Ce type d’agriculture a commencé à décliner dès l’époque des Song. En raison de l’accroissement démographique et du manque de terres agricoles, des lacs ont été entièrement ou partiellement comblés, ce qui a porté atteinte à l’environnement écologique de la zizanie. Dès l’époque de la fin des Ming, les champs flottants semblent avoir disparu de la région du Jiangsu et du Zhejiang.
Au moment de la rédaction de l’article de You Xiuling, des essais étaient menés en Chine pour repiquer les semis de riz sur des plaques de polystyrène flottant sur l’eau, l’avantage étant que ces plaques flottantes n’étaient pas exposées aux risques posés par les fluctuations du niveau de l’eau. Cette pratique ne semble pas s’être beaucoup développée aujourd’hui.
Si le sujet vous intéresse, je vous conseille vivement la lecture de l’article de You Xiuling dans sa totalité, il est à disposition librement sur le site du Chinese Journal of Rice Science, et peut être téléchargé ici.

Publicités
Cet article, publié dans Vocabulaire agrifood, est tagué , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s