La médecine chinoise en Cochinchine au XVII° siècle selon Alexandre de Rhodes

Alexandre de Rhodes (connu en chinois sous le nom de 罗历山 [luó lìshān]), missionnaire (传教士 [chuánjiàoshì]) a résidé en Extrême-Orient (essentiellement Tonkin et Cochinchine), entre 1619 et 1645. Il est surtout connu pour être le père du quốc ngữ (en sinogrammes 国语 [guóyǔ]), la romanisation de la langue vietnamienne, utilisée de nos jours.
Ce jésuite a laissé divers ouvrages, dont les Divers voyages et missions du P. Alexandre de Rhodes en la Chine et autres royaumes de l’Orient, publié pour la première fois à Paris en 1653. Ce livre est le récit de ses voyages, et contient une foule d’informations intéressantes, sur de nombreux sujets. Par exemple, dans le chapitre XXXI de la seconde partie (page 189 de l’édition de 1653), il décrit la médecine chinoise telle qu’elle est pratiquée par les médecins cochinchinois de l’époque. Voici le passage en question (j’adapte le texte en français moderne pour en faciliter la lecture) :
« Avant que je ne raconte cet autre incident, où je montrai bien que je n’étais pas si habile médecin des âmes, qu’un autre qui m’avait guéri était bon médecin des corps, que je dise quelque chose des médecins de la Cochinchine, de la science et de la manière qu’ils tiennent à pratiquer la médecine.
Dans tous ces pays où l’on tient si grande rigueur et où l’on garde tant de cérémonies pour passer des docteurs, je me suis pourtant étonné qu’on ne parle jamais des docteurs en médecine ; on se moquera de ces peuples si je dis que se fait médecin qui veut, et on croira qu’il ne fait pas bon se fier à des gens qui se doivent bien jouer des malades. Mais pourtant moi qui ai été entre leurs mains et qui fut témoin de ce qu’ils savent faire, je peux dire qu’ils ne cèdent point à nos médecins, et que même en quelques choses ils les surpassent.
Il est vrai que parmi eux il n’y a point d’université où l’on apprenne la médecine, mais c’est une science qui s’enseigne de père en fils ; ils ont des livres particuliers, qui ne sortent jamais des familles où sont les secrets de l’art, qu’ils ne communiquent à personne. Ils excellent particulièrement en la connaissance du pouls (note 1), où ils doivent apprendre tous les accidents de la maladie. Aussitôt que le médecin vient voir le malade, il lui prend le pouls et demeure plus d’un quart d’heure à le considérer, puis il est obligé de dire au malade en quel endroit il a mal et tous les accidents qu’il a eus depuis qu’il est malade.
C’est ainsi que l’on juge de la capacité du médecin, le malade ne lui dit jamais son mal, mais il faut que le médecin le lui dise, avec tout ce qu’il a ressenti ; s’il ne rencontre pas bien, on le renvoie comme un ignorant ; s’il dit ce que le malade a expérimenté, on a croyance en lui. Ils divisent le pouls en trois parties et disent que la première répond à la tête, l’autre à l’estomac, la troisième au ventre ; aussi le touchent-ils toujours avec trois doigts, et à dire le vrai, ils le connaissent fort bien.
Tous les médecins en ce pays-là sont apothicaires, ils ne vont jamais voir un malade qu’ils ne soient accompagnés d’un valet qui porte un sac tout plein de tous les simples, dont ils se servent, pour leurs médecines. Ils les ordonnent et les font faire aux malades eux-mêmes, de façon qu’il ne peut jamais y avoir de ces quiproquos d’apothicaire, desquels on se plaint si souvent en Europe. Je ne sais pas comment ils font, mais leurs médecines ne sont aucunement mauvaises (note 2) à prendre comme les nôtres, et de plus elles ne sont point chères, car la plus précieuse ne coûte pas plus de cinq sols.
Ils ne purgent jamais aux fièvres intermittentes (note 3), mais ils donnent seulement quelques médicaments qui corrigent le tempérament des humeurs sans purger ; j’ai expérimenté moi-même qu’avec cela ils chassent la fièvre, au moins aussi souvent qu’on le fait en Europe avec tant de purgations, de lavements et de saignées. Les ventouses sont fort en usage parmi eux (note 4), et comme l’air n’y est jamais froid, j’ai vu souvent qu’on les prenait au milieu des rues.
Quand un médecin commence à voir un malade, on fait prix avec lui du salaire qu’on lui donnera, mais il ne touche rien, tant que le malade n’est pas guéri. S’il meurt, le pauvre médecin n’a point de paiement ; ils se figurent, et peut-être assez à propos, que cette crainte de perdre ses peines rend les médecins plus soigneux à travailler pour le malade. Un de mes compagnons tomba dans une maladie fort fâcheuse qui était comme une espèce de chancre. J’appelai le médecin et, à la mode du pays, je convins avec lui de ce que je lui donnerais s’il le guérissait. Il me dit que si ce malade avait été plus jeune, il ne le guérirait pas à moins de cent écus, mais qu’il se contenterait de vingt, parce qu’il était déjà vieux et que la vie qu’il lui donnerait ne pouvait pas être guère longue. Je lui promis de bon cœur les vingt écus et en peu de temps il guérit fort bien mon malade : voilà ce que je sais des médecins de ce pays dont je parle.
En juin de l’an 1644, je fus attaqué d’une fièvre si violente que je pensais qu’elle m’emporterait ; j’appelai un fort célèbre médecin, qui après m’avoir tâté le pouls fort à loisir, me dit en souriant : « Ne craignez rien, père, votre maladie n’a aucune malignité ; soit que vous la laissiez, vous guérirez infailliblement, mais vous guérirez bien plus tôt si vous la prenez. » « Je veux la prendre, » lui dis-je, « et la bien payer. » Il tira alors certains simples de son sac, il en fit divers paquets, puis me dit la façon de préparer et de prendre la médecine en deux fois. Je la pris les deux jours suivants, et le troisième je fus sans fièvre. Peu de temps après je fus tout à fait remis. »
(PS : La version numérisée du livre d’Alexandre de Rhodes est disponible sur Gallica.)
Notes :
1. La science de l’examen du pouls, ou sphygmologie (脉学 [màixué]), a pour objet l’étude du pouls de patients dans un but thérapeutique. La sphygmologie est une discipline majeure de la médecine chinoise traditionnelle. En chinois, « prendre le pouls » se dit 把脉 [bǎmài].
2. Cela contredit l’adage chinois qui dit : 良药苦口 [liángyào kǔkǒu] : les bons médicaments sont amers.
3. Voir ici l’article que Wikipedia consacre aux fièvres intermittentes.
4. Les ventouses (拔罐 [báguàn]) sont effectivement fréquemment utilisées en médecine chinois traditionnelle.

Publicités
Cet article, publié dans Divers, est tagué , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s