Citations : Pourquoi il vallait mieux être rouge qu’expert

Dans Les habits neufs du président Mao (voir la partie « Août-Septembre 1968 » de sa « Chronique de la « Révolution Culturelle » », page 132 de l’édition de 1988 des Ecrits sur la Chine publiés dans la collection Bouquins), Simon Leys, pour illustrer l’idée en vogue à l’époque de la « Révo Cul » selon laquelle mieux vaut être rouge qu’expert, explique que le président Mao était en réalité imprégné de culture confucéenne, et que le fait qu’il méprisât absolument les spécialistes de tout poil et donnât la préférence aux « rouges », n’était que le reflet de la notion chinoise classique selon laquelle « l’homme de bien n’est pas un pot » (la traduction est de Simon Leys), ou 君子不器 [jūnzi bù qì].
Cette catachrèse quadrisyllabique vient du Yizhuan (《易传》 [yìzhuàn]), recueil de commentaires sur le Classique des Mutations (《易经》 [yìjīng]), attribué à Confucius, qui est à la base de l’interprétation ce livre de divination sinon caractérisé par son herméticité quasiment impénétrable. Dans ces commentaires, le quadrisyllabe 君子不器 sert à expliquer que l’homme de bien (君子 [jūnzǐ]) doit se placer au-dessus des contingences matérielles, et ne doit pas certainement pas rechercher à acquérir quelque connaissance spécialisée que ce soit : il doit être en mesure de voir « the big picture », comme disent les Anglo-saxons, et vouloir spécialiser ses connaissances serait gâcher son talent.
L’expertise, aux yeux des anciens comme aux ceux de Mao, n’est qu’une qualité inférieure. La « couleur rouge » constitue la science universelle, qui permet de tout appréhender et de toujours décider ce qui est le mieux pout tout, et en toute occasion.
Cette idée se reflète aussi dans le mode de recrutement du mandarinat impérial, basé sur un concours destiné à vérifier la connaissance des textes classiques, sans que l’on ne fasse aucun cas des savoirs « pratiques » (exception faite des concours « martiaux », 武科 [wǔkē] ou 武举 [wǔjǔ], par lesquels on recrutait les mandarins militaires, et pour lesquelles la maîtrise de certaines connaissances militaires était exigée), et permettait aux mandarins d’être, selon les hasards de leur affectation, agronomes, préfets de police, experts-comptables ou hydrologues.
(Ne pourrait-on pas faire ici un autre parallèle, avec notre glorieuse Ecole Nationale d’Administration, chargée de former des bureaucrates destinés à assumer les plus hautes fonctions ; autre idée : je ne suis pas loin de penser aussi que la même observation peut s’appliquer à la direction des grandes entreprises, souvent confiée aujourd’hui à des financiers qui n’ont de l’entreprise qu’une vision purement comptable, et dénués de connaissances spécialisées quant au secteur dans lequel cette entreprise travaille…)

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