Néologismes : Prisons noires

On a beaucoup parlé en Occident des « prisons secrètes » installées en Chine, dans lesquelles sont retenus, en toute illégalité, des dissidents et autres personnes qui gênent les autorités, dont certains prisonniers politiques (政治犯 [zhèngzhifàn] ; les prisonniers de droit commun sont appelés 普通犯人 [pǔtōng fànrén], littéralement « prisonniers ordinaires » ; 犯 [fàn] ou 犯人 [fànrén] signifient au sens propre « coupable » ). Ce que l’Occident a appelé « prison secrète » est désigné en chinois par l’expression « prison noire » : 黑监狱 [hēijiānyù] (监狱 [jiānyù] est le terme populaire utilisé pour parler de « prison » ; le terme officiel utilisé pour parler des maisons de détention est 看守所 [kànshǒusuǒ]).
L’adjectif « noir » (黑 [hēi]) est souvent utilisé en chinois pour qualifier les activités illégales. On parle par exemple de 黑车 [hēichē] pour désigner les véhicules motorisés servant à une activité professionnelle mais non légalement enregistrés ; ce terme très souvent les taxis illégaux, sans licence. On connaît aussi le mot 黑社会 [hēishèhuì], utilisé pour désigner la pègre dans son ensemble, ou, plus spécifiquement, le mot 黑手党 [hēishǒudǎng], traduction littérale de l’expression « mano negra », qui désigne la mafia italienne.
En réalité, la traduction de 黑监狱 par « prison secrète » est inexacte. Cette expression doit plutôt se comprendre dans le sens de « prison illégale ». Elle s’applique par exemple à la prison américaine de Guantanamo (关塔那摩 [guāntǎnàmó]), mise en place pour enfermer et interroger, en toute illégalité, les personnes soupçonnées de terrorisme.
En Chine, selon la page en chinois que consacre Wikipedia aux « prisons secrètes » (voir ici), il n’y aurait pas moins, selon des statistiques partielles, de 449 « prisons secrètes » qualifiées par l’un des auteurs de l’article de Wikipedia de « centres d’éducation à la légalité » (法制教育中心 [fǎzhì jiàoyù zhōngxīn]). La seule mention officielle de cette dernière expression que je trouve sur le web chinois parle du « Centre d’éducation et de propagande de la légalité de Changshu » (常熟市法制宣传教育中心 [chángshúshì fǎzhì jiàoyù xuānchuán zhōngxīn] ; 常熟 [chángshú] Changshu est une ville de la province du Jiangsu), qui a visiblement à un but uniquement éducatif et ne possède pas de locaux ayant vocation à détenir des prisonniers (voir ici la page que Baidu consacre au centre de Changshu).
Je ne doute pas que les prisons illégales existent en Chine, mais je me demande comment on a pu dénombrer un chiffre aussi précis, donné (c’est la source de l’article de Wikipedia) dans un article publié ici sur le site de la Deutsche Welle (la « voix de l’Allemagne », en chinois 德国之音 [déguó zhī yīn], le service international de diffusion de l’Allemagne), qui parle de la fermeture de la prison illégale de Jiansanjiang (建三江 [jiànsānjiāng] (Jiansanjiang est un arrondissement de la ville de Jiamusi 佳木斯 [jiāmùsī], dans la province du Heilongjiang), célèbre en raison de l’arrestation illégale de plusieurs personnes, dont quatre avocats défenseurs des droits de l’homme (人权律师 [rénquán lǜshī] ; 人权 [rénquán] : droits de l’homme ; 律师 [lǜshī] : avocat) en mars 2014.
Ce qui me semble plus intéressant et révélateur de ces « prisons illégales » en Chine, c’est que, lorsque l’on tape l’expression 黑监狱 dans la barre de recherche de l’encyclopédie chinoise en ligne Baidu, on est renvoyé vers cet article qui parle de l’affaire de la société de gardiennage Anyuanding (安元鼎保安公司 [ānyuándǐng bǎoān gōngsī]) qui, en plus de ses activités classiques de gardiennage de résidences et autres, avait créé un département spécialisé dans « l’accompagnement » des personnes venues à Pékin présenter des doléances aux autorités centrales (voir à ce sujet l’article publié ici sur Sinoiseries). Cette société avait conclu des contrats avec les autorités de nombreux villes et districts de province, pour intercepter et raccompagner chez eux les mauvais sujets qui avaient eu la malencontreuse idée d’exercer leurs droits constitutionnels et de monter à la capitale pour se plaindre auprès des services centraux du gouvernement. Il faut cependant noter que les abus nombreux commis par ce département spécialisé d’Anyuanding sont l’objet d’investigations de la part de la justice chinoise, et certains de ses dirigeants ont été placés en détention. Voir ici l’article publié de Baidu.
Malgré cette action judiciaire, il me semble que l’optimisme n’est pas encore de mise : la légalité a encore du chemin à faire en Chine. Cela me fait penser à une phrase prononcée par Mei Yu (姜瑜 [jiāng yú]), porte-parole du Ministère chinois des Affaires Étrangères entre 2006 et 2012 (aujourd’hui diplomate en poste en Albanie), lors de la conférence de presse du 3 mars 2011, expliquant à un journaliste étranger qu’il ne fallait pas espérer se « servir de la loi comme d’un bouclier » (不要拿法律当挡箭牌 [bùyào ná fǎlǜ dāng dǎngjiànpái] : 挡箭牌 [dǎngjiànpái] : bouclier), en précisant que la loi ne protégeait pas ceux qui venaient en Chine « chercher les histoires »… (Le texte intégral de la conférence de presse est sur le site du Ministère des Affaires Étrangères, ici.)

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