Joli texte : Quand on a vu la mer infinie, les fleuves font un bien piètre spectacle

De passage à Taiwan, je revois après de longues années une femme qui m’a été très chère, et repense à une élégie fameuse de Yuan Zhen (元稹 [yuán zhěn])(1), que voici :
曾经沧海难为水,
Céngjīng cānghǎi nán wéi shuǐ,
除却巫山不是云。
Chúquè wùshān bù shì yún.
取次花丛懒回顾,
Qǔ cì huācóng lǎn huígù,
半缘修道半缘君。
Bàn yuán xiūdào bàn yuan jūn.
Je propose la traduction suivante :
Quand on a vu la mer, les fleuves font un bien piètre spectacle,
Seules celles du mont Wu(2) méritent que l’on les nomme nues.
Mes amours imparfaites ne valent pas que je m’en souvienne,
Car je m’attache à l’étude, et me languis de toi.(3)
Notes :
(1) Yuan Zhen est un poète bien connu des Tang. Plusieurs de ses poèmes sont repris dans les Trois cent poèmes des Tang. Ce quatrain est le quatrième d’une série intitulée Cinq élégies de la séparation (《离思五首》 lísī wǔshǒu), composée en l’honneur de l’épouse défunte.
(2) Le mont Wu (巫山 [wùshān]), à la frontière entre les provinces du Sichuan et du Hubei, comprend les fameuses « trois gorges Yangzi » (长江三峡 [chángjiāng sānxiá]).
(3) Malgré ce poème qui célèbre l’amour conjugal, la vie sentimentale de Yuan Zhen n’a pas été de tout repos. Il a d’abord eu une aventure avec une lointaine cousine, puis l’a abandonnée pour convoler en justes noces avec la fille d’un mandarin de haut rang, ce qui ne l’a pas empêché ensuite de vivre en concubinage avec une autre jeune femme. Deux ans après la mort de son épouse, il prend une concubine, puis se marie officiellement une autre jeune femme deux ans plus tard encore.
Pour en savoir plus sur Yuan Zhen, je vous invite à lire ici l’article de Baidu qui lui est consacré. Baidu consacre également un article au quatrain cité dans ce billet (ici), et un autre à la série des Cinq élégies (ici).
Notons au passage que ce quatrain appartient à un genre poétique chinois très en vogue à l’époque des Tang : le « quatrain en heptamètres » 七言绝句 [qīyán juéjù], abrégé en 七绝 [qījué]. Deux autres styles de quatrains : le quatrain en pentamètres (五言绝句 [wǔyán juéjù], 五绝 [wǔjué]), également très populaire auprès des poètes des Tang, et le quatrain en hexamètres (六言绝句 [liùyán juéjù], 六绝 [liújué]), moins pratiqué par les poètes chinois classiques. Je ne pense pas me tromper en disant que le mot 绝句 [juéjù] peut être traduit par « quatrain » lorsque l’on parle de poésie chinoise classique.

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Un commentaire pour Joli texte : Quand on a vu la mer infinie, les fleuves font un bien piètre spectacle

  1. Très beau texte merci! J’ai lu récemment un poème de Yuan Zhen 江陵三夢 « Ecrit après avoir rêvé la nuit à sa femme morte » traduit par Claude Roy, dans un livre d’art de Zao Wou-ki. Chacune de ses oeuvres est accompagnée par un poème choisi. Ce poème débute ainsi: « Quand l’un rêve à l’autre le savent-ils tous deux? Nous voilà maintenant séparés comme la lumière l’est de l’ombre. »

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