Littérature et gastronomie : Le thé jiepian de Dong Xiaowan et Mao Xiang

Dans le texte La Dame aux pruniers ombreux (que Sinoiseries a présenté ici et ici), Mao Xiang, lettré de la fin des Ming et du début de Qing, décrit par le menu les neuf années de bonheur incomparable qu’il a connues avec sa concubine, Dong Xiaowan.
Dans un passage, il décrit la préparation du thé « jiepian » (nous reviendrons ci-dessous sur ce thé) (je cite la traduction de Martine Valette Émery, publiée chez Picqier Poche, pages 51-52) :
« La Belle (1) pouvait boire mais, comme j’étais à peine capable de vider une petite coupe, elle y avait renoncé depuis son arrivée chez nous ; tout au plus vidait-elle quelques coupes le soir avec mon épouse. En revanche, elle partageait mon goût pour le jiepian en particulier. Gu Zijian (2) de Bantang (3) en choisissait chaque année la meilleure qualité pour nous l’envoyer ; ce thé a la particularité d’avoir des feuilles en formes d’écailles ou d’ailes de cigale. Nous faisions chauffer de l’eau de source à feu modéré dans un petit chaudron. Elle veillait à tout elle-même et, quand elle soufflait sur le feu, je ne manquais pas de lui réciter des vers de Zuo Si (4) sur les mignonnes filles qui soufflaient devant leur chaudron, ce qui la faisait rire de bon cœur. Quand l’eau se mettait à faire des bulles pareilles à des yeux de crabe ou des écailles de poisson, elle choisissait des coupes de porcelaine brillantes comme la lune et lisses comme des nuages qui ajoutaient encore à notre plaisir. Quand nous savourions notre thé dans la paix des fleurs ou du clair de lune, l’arôme dégagé par les feuilles vertes immergées était celui d’un magnolia couvert de rosée ou d’une herbe d’immortalité jetée dans les flots. Nous partagions alors les joies d’un Lu Yu (5) ou d’un Lu Dong (6).
Dongpo (7) a dit un jour qu’il n’avait pas eu la chance de se voir tendre une coupe de jade par une belle femme. J’aurai pour ma part connu neuf ans de ce pur bonheur, même s’il s’est brisé au bout de ce temps. »
Quelques notes :
(1) « La Belle » est la traduction choisie par Martine Valette Émery pour traduire 姬 [jī], qui signifie « concubine », et que Mao Xiang utilise pour désigner Dong Xiaowan.
(2) Gu Zijian (顾子兼 [gù zǐjiān]) était probablement un marchand de thé que connaissait Mao Xiang. Il est encore cité dans un autre texte de Mao Xiang, consacré à ce thé, voir ci-dessous.
(3) Bantang (半塘 [bàntáng]) est un petit étang situé aujourd’hui sur le campus du Shouxihu de l’Université de Yangzhou.
(4) Comme l’indique la traductrice dans sa note, Zuo Si (左思 [zuō sī], 205-305) est un homme de lettres célèbres de l’époque des Jin de l’Ouest. Le poème cité est le Poème des filles mignonnes (《娇女诗》 [jiāonǚshī]), dont vous trouverez le texte intégral ici.
(5) Lu Yu (陆羽 [lù yǔ], 733-804) est l’auteur d’un célèbre Classique du Thé (茶经 [chájīng]), premier traité sur le thé connu dans l’histoire de Chine.
(6) Je pense que Martine Valette Émery se trompe ici de personnage quand elle identifie 盧 (卢) à un certain Lu Dong, ou alors, il y a une erreur sur la transcription en pinyin du sinogramme 仝 (qui se prononce [tóng], et non [dong]). Il s’agit très probablement de Lu Tong (卢仝 [lú tóng], 795-835), poète célèbre de la dynastie des Tang, connu pour un poème sur le thé, et souvent cité en même temps que Lu Yu.
(7) Dongpo : Il s’ agit bien sûr du poète Su Dongpo (苏东坡). La traduction est incomplète : dans le vers « 分無玉碗捧峨眉 », Su Dongpo parle spécifiquement du thé du mont Emei.
Voici le texte source de ce passage :
姬能飲,自入吾門,見餘量不勝蕉葉,遂罷飲,每晚侍荊人數杯而已,而嗜茶與餘同性。又同嗜岕片。每歲半塘顧子兼擇最精者緘寄,具有片甲蟬翼之異。文火細煙,小鼎長泉,必手自吹滌。余每誦左思《嬌女詩》 「吹噓對鼎[金曆]」之句,姬爲解頤。至「沸乳看蟹目魚鱗.傳瓷選月魂雲魄」,尤爲精絕。每花前月下,靜試對嘗,碧沈香泛,如木蘭沾露,瑤草臨波,備極盧陸之致。東坡云:「分無玉碗捧峨眉。」余一生清福,九年占盡,九年折盡矣。
(J’ai trouvé cet extrait sur Wikisource, ici ; j’ai pris la liberté de corriger le mot « jiepian », qui était orthographié 界片, qui est erroné, au lieu de 岕片.)
L’évocation de cette dégustation du thé est superbe ! Le plaisir de Mao Xiang est un plaisir de lettré raffiné, qui cède néanmoins à la mode de son temps en matière de thé : le « jiepian » (岕片 [jièpiàn]) était en effet très en vogue à la fin des Ming. On l’appelle plutôt aujourd’hui « jiecha » (岕茶 [jièchá]). Ce thé est produit dans la région de Yixing (宜兴 [yíxīng]), dans la province du Zhejiang. Il était célèbre car c’était un thé produit pour la maison impériale (贡茶 [gòngchá]), mais il ne fait plus aujourd’hui partie des thés chinois les plus recherchés. (Voir sur Baidu l’article consacré à ce thé.)
Mao Xiang a encore spécialement consacré un texte au « jiepian », intitulé 《岕茶汇抄》 [jièchá huìchāo] (Compilation sur le jiecha), disponible en ligne, en chinois, avec quelques notes, ici.
Ci-dessous, une tasse de « jiecha » infusé. La photo vient d’ici, où un internaute chinois a publié un billet consacré à ce thé :
jiecha

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