Chinoiseries : Les langues sinoxéniques

« Les langues sinoxéniques sont les langues qui possèdent un grand nombre de termes d’étymologie chinoise, sans toutefois être à l’origine une langue de la famille des langues chinoises », dixit en substance Wikipedia. Je pense que cette définition n’est pas tout à fait exacte : le terme sinoxénique s’applique plutôt aux langues qui utilisent ou ont utilisé les caractères chinois, sinon il faudrait comprendre que des langues telles que le Thaï ou le Khmer, qui comportent un nombre considérable de mots chinois, sont aussi des langues sinoxéniques.
Quoi qu’il en soit, le rayonnement culturel et l’histoire coloniale (n’en déplaise à la doctrine officielle) de la Chine au cours de plusieurs millénaires a en effet été à l’origine d’une très large diffusion de la civilisation, de la langue et de l’écriture chinoises en Asie orientale. Les exemples les plus connus de langues sinoxéniques sont le coréen, le japonais et le vietnamien, qui ont tous adopté, à un moment de leur histoire, les sinogrammes comme système d’écriture. Le Japon a été influencé culturellement, tandis que la Corée et surtout le Vietnam ont longtemps été des colonies chinoises, ou au mieux des États vassaux.
Parmi ces trois langues, si le coréen et le vietnamien ont abandonné (pas complètement pour le coréen) les sinogrammes comme système d’écriture, le japonais a conservé les caractères chinoises, en complétant le système d’écriture avec deux syllabaires, dont la graphie tire son origine des caractères chinois.
Il est intéressant de noter que, une fois les sinogrammes adoptés par les lettrés du Japon, de Corée ou du Vietnam, ces derniers ont été amenés à créer des caractères qui n’existaient pas en chinois, pour transcrire des mots présents dans leurs langues, mais absents de la langue chinoise, ou pour essayer de transcrire la prononciation de mots dans leurs langues, même si le chinois possédait déjà des caractères pour ces mots. Dans certains cas, les sinogrammes ont été adoptés, mais un sens très différent leur a été attribué, comme dans le cas de sinogrammes utilisés pour écrire les langues de certaines minorités ethniques de Chine.
Dans les trois principales langues sinoxéniques, on trouve les « caractères nationaux » (国字 [guózì]) en Corée, dont cette page de Wikipedia donne quelques exemples (je donne les prononciations coréenne et chinoise de ces sinogrammes) :
乫 [gal]/[jiā] (caractère utilisé dans des noms de personnes ou des toponymes)
畓 [dap]/[duō] : rizière
乶 [bol]/[fǔ] (caractère utilisé dans les noms d’esclaves ou dans des toponymes)
Les sinogrammes créés par les lettrés japonais sont appelés « sinogrammes de fabrication japonaise » (和制汉字 [hézhì hànzì]), en voici quelques exemples donnés aussi sur Wikipedia (ici) :
辻 [tsuji]/[shí] : carrefour (sinogramme utilisé dans des toponymes au japonais)
畑 [hatake]/[tián] : champ (sinogramme utilisé dans des toponymes au japonais)
働 [hataraku]/[dòng] : travailler
Les sinogrammes inventés par les lettrés vietnamiens sont appelés « zinan » 字喃 [zìnán] (en vietnamien [chữ nôm]) ou « nanzi » 喃字 [nánzì] (voir cet article sur Wikipedia) (pour les quatre exemples ci-dessous, il n’y a pas de prononciation connue en chinois) :
𢁋 [trăng] : lune
𠫾 [đi] : aller, marcher
𡎢 [ngồi] : s’asseoir
𥮊 [đũa] : baguettes (dont on se sert pour manger)
Notez au passage que tous les sinogrammes « exotiques » donnés ci-dessus sont dans le jeu de caractères CJK de l’Unicode.
En Chine, les sinogrammes ont également été ou sont encore utilisés pour transcrire les langues de certaines minorités ethniques qui, soit ne possédaient pas d’écriture, soit ont adopté les sinogrammes ou des caractères dérivés des sinogrammes.
C’est le cas par exemple des sinogrammes utilisés par les Zhuang (appelés « sinogrammes des Zhuang » : 方块壮字 [fāngkuài zhuàngzì], comme ci-dessous, l’article premier de la déclaration universelle des droits de l’homme écrit avec ces caractères (l’image vient de Wikipedia) :
fangkuai zhuangziC’est le cas aussi pour les sinogrammes utilisés par les Bai (appelés « sinogrammes des Bai » 方块白文 [fāngkuài báiwén], ou « écriture bo » 僰文 [bówén] – les Bo étaient un ancien peuple du sud-ouest de la Chine), comme ci-dessous (l’image vient d’ici), où vous remarquerez que certains sinogrammes ont été adoptés en bai, mais avec une signification différente :
fangkuai baiwenLes Yao possèdent également une écriture inspirée de l’écriture chinoise, appelée « sinogrammes des Yao » (方块瑶文 [fāngkuài yáowén]), voir l’image ci-dessous, qui vient d’ici :
fangkuai yaowenLes sinogrammes ont également été utilisés comme écriture par d’autres minorités ethniques anciennes, aujourd’hui disparues.
Ce billet est bien loin d’épuiser ce sujet passionnant, sur lequel j’ai bien envie de me pencher un peu plus…

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