Néologismes : Double compas et double ouverture

Avec la lutte acharnée que le nouveau président chinois, Xi Jinping, semble mener contre la corruption et pour la morale au sein du Parti, il est bon de rappeler un peu de vocabulaire spécifique, et inintelligible de prime abord. Je peux parler ici de deux expressions précises : 双规 [shuāngguī] et 双开 [shuāngkāi].
Commençons par le caractère commun aux deux expressions : 双 [shuāng], qui n’a rien de bien mystérieux, puisqu’il signifie tout bonnement « deux », « double », « paire », comme le suggère habilement sa graphie. Ainsi, une paire de chaussures se dit 一双鞋子 [yīshuāng xiézi], les jumeaux sont des 双胞胎 [shuāngbāotāi], et une paire de lunettes est appelée… 一副眼镜 [yīfù yánjìng], et non « 一双眼镜 », car en effet il s’agit d’une ensemble constitué de différents éléments, dont une paire de verre et une de branches (en revanche, une paire d’yeux se dit bien 一双眼睛 [yīshuāng yǎnjing]).
Le caractère 规 [guī] désigne quant à lui, à l’origine, un instrument de dessin ou de mesure à deux branches, donc un compas (en chinois moderne, on dit 圆规 [yuánguī] quand il s’agit de l’instrument à dessiner des cercles, ou 两脚规 [liǎngjiǎoguī], quand il s’agit de l’instrument de mesure à deux branches qui ont tendance à percer des trous dans les cartes marines des chercheurs de trésors et des navigateurs non informatisés).
Mais alors, vous demanderez-vous si mon verbiage futile n’a pas encore fait entrer dans vos yeux le sable somnifère gentiment distribué par Nounours, Nicolas et Pimprenelle, qu’est-ce que ce « double compas », 双规 [shuāngguī] ? Comme vous vous y attendez sans doute si ce n’est pas la première fois que vous visitez Sinoiseries, il ne s’agit pas d’un instrument inventé par un géomètre fou servant à dessiner simultanément deux cercles (圆圈 [yuánquān]) de diamètres différents, ni d’un appareil bizarre sorti de l’imagination torturée d’un marin ayant trop forcé sur le rhum (qui se dit en chinois 朗姆酒 [lángmǔjiǔ]) ou victime d’un attaque d’hyperthermie (on parle dans l’Empire du Milieu de 中暑 [zhòngshǔ]). Voici la définition « self-explanatory » que me donna l’ami chinois que j’interrogeai quand j’entendis pour la première fois prononcer cette expression :
在规定的时间内、在规定的地点,交代罪行 : dans un endroit et dans un délai déterminés (规定 [guīdìng]), avouer ses crimes (罪行 [zuìxíng]) (c’est la répétition du 规 qui justifie l’ajout du caractère 双 pour construire le mot).
Il s’agit d’un terme spécifiquement sinoprolétarien (sinocommuniste, si vous préfèrez), qui désigne une sanction imposée aux membres du Pouêt-Cot-Cot qui ont enfreint dans une mesure déraisonnable la discipline dudit Pouêt (违纪 [wěijì] signifie enfreindre la discipline, en particulier celle du Pouêt). Il s’agit donc d’une mesure disciplinaire propre au Pouêt, prévue au règlement de discipline interne, auquel accepte a priori de se soumettre ledit membre du fait même de son adhésion audit Pouêt, et qui, imposée aux non-membres du Pouêt, serait bien entendu totalement illégale (mais qui n’en est pas moins pratiquée : je connais personnellement une personne non membre du Pouêt à qui cette sanction a été imposée pendant deux ans avant que la personne en question ne soit officiellement inculpée et jugée – les deux ans ayant été nécessaires pour trouver un judicieux moyen de mettre hors de cause les cadres dont les doigts tors avaient été huilés par la personne qui, elle, a pris sept ans ferme, non pas pour corruption, mais pour évasion fiscale). Dans le langage courant, on qualifie cette quasi-détention de « détention molle » : 软禁 [ruǎnjìn] (la personne est provisoirement détenue dans un local contrôlé par un organe disciplinaire du Pouêt).
A la lumière de l’explication ci-dessus, vous vous doutez bien que même si le caractère 开 [kāi] signifie bien ouvrir ou ouverture, 双开 [shuāngkāi] n’a néanmoins rien à avoir avec les deux narines, les deux oreilles, ni aucun autre orifice double. 开 [kāi] est ici l’abréviation de 开除 [kāichú], qui signifie « exclure », « virer », « mettre à la porte », « lourder » (le verbe plus élégant signifiant « licencier » est 解雇 [jiěgù]). « Le quidam est donc mis DEUX FOIS à la porte ? … Dieu que les Chinois sont cruels ! », entends-je murmurer certaines âmes sensibles ayant placé entre ces lignes et leurs yeux l’écran protecteur de leur ordinateur. « Non, pas exactement… », suis-je obligé de répondre en raison de ma pointilleuse nature. 双开 [shuāngkāi] est en fait l’abréviation de l’expression bi-propositionnelle 开除党籍、开除公职 [kāichú dǎngjí, kāichú gōngzhí] : expulser du parti et révoquer (exclure de ses fonctions officielles). C’est arrivé par exemple à Monsieur Zhang Chunjiang (张春江 [zhāng chūnjiāng]), ancien responsable du comité du Pouêt et directeur général adjoint de l’entreprise de téléphonie mobile China Mobile (中国移动 [zhōngguó yídòng]), en raison de la trop libre interprétation qu’il a eue des avantages en nature attachés à ses fonctions (il avait apparemment compris que lesdites fonctions l’autorisaient à recevoir des pots-de-vin pharamineux et à mener une vie des plus dissolues, en complète contradiction avec le rôle exemplaire de moralité irréprochable que jouent habituellement tous les membres du grandiose, glorieux et infaillible Pouêt-Cot-Cot, 伟大的、光荣的、正确的中国共产党 – ne dites pas que je fais du mauvais esprit : l’expression est tout à fait officielle, elle n’est pas de moi !) (les aventures de Zhang sont contées ici, par exemple… sur le site de China Télécom 中国电信 [zhōngguó diànxìn], concurrent direct de China Mobile).

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