Citations : Pensée nocturne sur la Qinhuai

Certains poètes chinois ont usé de métaphores pour critiquer férocement les dérives de leur temps, et chercher dans l’insouciance coupable des gouvernants la fin de l’Empire. C’est par exemple le cas de Du Mu (杜牧 [dù mù], 803-852), poète fameux de la dynastie des Tang, dans deux vers extrêmement connus :
商女不知亡国恨,隔江犹唱《后庭花》
Shāngnǚ bùzhī wángguóhèn, géjiāng yōu chàng « hòutínghuā »
L’anéantissement de la nation laisse indifférentes les courtisanes,
Qui, sur l’autre berge, chantent encore les Fleurs du gynécée.
On cite aujourd’hui ces deux heptamètres pour ironiser sur le peu de conscience politique ou patriotique de certaines personnes, qui s’occupent de futilités alors que la partie est en danger (ou que la situation est grave).
Ces deux vers méritent quelques explications.
Ils sont extraits d’un poème intitulé « Ancrage sur la Qinhuai » (《泊(1)秦淮(2)》[bó qínhuái] , dont voici le texte intégral :
烟笼(3)寒水月笼沙,夜泊秦淮近酒家(4)。
Yán lóng hánshuǐ yuè lǒng shā ; yèbó qínhuái jìn jiǔjiā.
商女(5)不知亡国恨(6),隔江(7)犹(8)唱《后庭花》(9)。
Shāngnǚ bùzhī wángguóhèn, géjiāng yōu chàng « hòutínghuā »
Notes :
(1) 泊 [bó] : amarrer (p.ex. un bateau sur une berge) ;
(2) 秦淮 [qínhuái] : la rivière Qinhuai (秦淮河 [qínhuáihé]), qui traverse Nanjing. Les berges de la Qinhuai ont longtemps abrité les maisons de prostitution, à l’époque où Nanjing était capitale impériale ;
(3) 笼 [lǒng] : recouvrir, envelopper (p.ex. pour la brume ou la lumière) ;
(4) 酒家 [jiǔjiā] : cabaret, auberge ;
(5) 商女 [shāngnǚ] : ici, désigne les chanteuses, les courtisanes ;
(6) 亡国恨 [wángguó hèn] : 亡国 [wángguó] : perte de la nation, pays perdu ; 恨 [hèn] : ici, regret ;
(7) 隔江 [géjiāng] : littéralement, (espace) séparé par la rivière ;
(8) 犹 [yóu] : encore
(9) 《后庭花》 [hòutínghuā] : les Fleurs du gynécée (后庭 [hòutíng] a le même sens que 后宫 [hòugōng] : la partie arrière du palais impérial, sert à désigner le gynécée). 《后庭花》 est le titre du poème 《玉树后庭花》 [yùshù hòutíng huā], Arbres de jade et fleurs du gynécée, qui aurait été composé par le dernier empereur de la dynastie des Chen, la dernière des Dynasties du Sud, en l’honneur de ses concubines. Ce dernier empereur est l’archétype de l’empereur qui ne s’occupe de ses plaisirs charnels, sans se préoccuper de l’Empire qui est en train de se désagréger.
Par ce poème, Du Mu dénonce en apparence les turpitudes de la fin de l’époque des Dynasties du Sud, mais s’attaque en réalité à la décadence de la cour impériale de la fin des Tang.
Je vous propose pour le poème 《泊秦淮》 la traduction suivante :
Amarrage sur la Qinhuai
Alors que la brume enveloppe les eaux froides et la lueur lunaire le sable des berges,
Nous nous amarrons sur la Qinhuai, près des auberges.
L’anéantissement de la nation laisse indifférentes les courtisanes,
Qui, sur l’autre rive, chantent encore les Fleurs du gynécée.
Si vous voulez un « second avis » sur la traduction, je vous invite à lire ici trois autres traductions. (Les deux premières me semblent acceptables, la dernière, celle de « Yaya » est, imho, du grand n’importe quoi…)

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