Littérature et gastronomie : L’extraordinaire banquet de Wen Ruyu dans le Lüye xianzong

Au début du chapitre 68 du roman Les Pas des immortels dans la verte plaine (《绿野仙踪》 [lǜyě xīanzōng]) de Li Baichuan (nous reparlerons bientôt de ce roman), Wen Ruyu, l’un des personnages principaux du roman, est convié par le souverain du royaume où il demeure, à un festin d’un faste extrême, décrit en ces termes :
官分大小,位列东西。水晶帘卷虾须,云母屏开孔雀。盘堆麟脯,国王笑捧紫霞觞;杯浸冰桃,内侍高擎碧玉斝。食烹龙肝凤髓,肴列豹胎猩唇。凤管鸾箫,奏一派云璈仙乐;鸳裙翠袖,舞一回羽衣霓裳。君赞臣,臣感德,吸尽壶中精液;文作诗,武击剑,吐舒胸内奇才。真是捷闻异域欢无极,功著边城喜倍多。
Voici ma traduction :
Les mandarins, selon leurs grades, sont disposés de droite et de gauche. Les rideaux de cristal se déploient comme la barbe de crustacés, les paravents de mica laissent se déployer les plumes des paons. Dans les plats s’amoncellent la viande séchée des licornes(1), le roi, souriant, tient en main la coupe des nues violettes(2) ; dans les verres macèrent les pêches glacées, tandis que les eunuques lèvent haut leurs coupes tripodes de jade viride(3). En guise de nourriture, on a cuisiné foie de dragon et moelle de phénix(4) ; parmi les mets servis, se trouvent fœtus de panthère et lèvres d’orang-outan(5). Les tubes de phénix et flûtes d’aigrette font entendre la musique des immortels ; les jupes de canard mandarin et les manches de jade virevoltent dans une danse aérienne d’atours multicolores. Le souverain fait l’éloge de ses servants, les servants louent la vertu de leur maître, tous épuisent les nectars que contiennent les vases. Les lettrés composent des odes, les guerriers font danser leurs épées, chacun fait étalage de ses meilleurs talents. Jamais une telle joie n’a éclaté dans les contrées les plus exotiques ; jamais d’aussi grands exploits n’ont été célébrés dans les cités les plus lointaines.
Quelques notes :
(1) 麟脯 [línfǔ] : littéralement, « viande séchée de licorne ». Le mot chinois que l’on traduit souvent par « licorne » est 麒麟 [qílín]. La traduction de ce mot par « licorne » est en réalité maladroite. Le « qilin » est un animal fabuleux, réputé être de bon augure, mais dont l’aspect était assez flou dans l’esprit des Chinois, au point que lorsque des girafes ont été amenées pour la première fois à la cour de l’empereur de Chine, au début des Ming, on a pensé qu’il s’agissait de « qilin ». La traduction exacte du mot « licorne » en chinois est 独角兽 [dújiǎoshòu], littéralement « animal à corne unique ». On trouve le mot 麟脯 [línfǔ], « viande séchée de licorne », dans une expression en quatre caractères : 凤胏麟脯 [fèngfèi línfǔ], qui signifie littéralement « viandes séchées de phénix et de licorne », qui ne doit pas être comprise dans son sens littéral, mais dans le sens de « mets rares et précieux ».
(2) 紫霞觞 [zǐxiáshāng] : la coupe des nues violettes. Le sinogramme 觞 [shāng] désigne un ancien type de coupe à vin, le plus souvent en bronze ou en jade, assez plate et vaguement rectangulaire, souvent munie de deux anses, comme celle reproduite ici, sur le site du Musée Cernuschi. Le terme de « nues violettes » 紫霞 [zǐxiá] désigne les nuages sur lesquels se tiennent les immortels lorsqu’ils s’élèvent dans les cieux. L’expression « coupe des nues violettes » est utilisée en poésie chinois classique.
(3) 碧玉斝 [bìyùjiǎ] : coupes tripodes de jade viride ; le mot 碧玉 [bìyù] désigne un jade vert émeraude, de grande valeur ; le sinogramme 斝 [jiǎ] désigne une ancienne coupe à vin en bronze, portée par trois pieds (voir ici, sur Sinoiseries).
(4) L’expression 龙肝凤髓 [lónggān fèngsuí] : foie de dragon et moelle de phénix, désigne des mets rares et précieux ;
(5) 豹胎猩唇 [bàotāi xīngchún] : fœtus de panthère et lèvres d’orang-outan. Ces deux mets étaient réputés dans la Chine ancienne pour leur extrême délicatesse. Le mot 猩唇 [xīngchún], « lèvre d’orang-outan », désigne aujourd’hui la viande séchée de joue d’élan, qui aurait l’aspect des lèvres d’orang-outan. Les « lèvres d’orang-outan » font partie des huit mets les plus précieux (八珍 [bāzhēn]) de la Chine ancienne ; concernant ce mets, je vous invite à lire ici l’article qu’y consacre Baidu.

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2 commentaires pour Littérature et gastronomie : L’extraordinaire banquet de Wen Ruyu dans le Lüye xianzong

  1. Decebal dit :

    Et en matière de mets rares on ne peut pas toujours tout avoir :
    鱼与熊掌不可兼得。

    • pascalzh dit :

      😀
      Cela me rappelle une visite, en 1989, dans un marché de Canton, où j’ai vu de mes propres yeux une patte d’ours fraîche, sanguinolante, proposée à la vente…
      Sans parler des squelettes et pénis séchés de tigre, des petits serpents présentés comme des rouleaux de réglisse, et autres produits exotiques supposés redonner des forces aux amateurs…

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