Jinologie : Le Quanzhen

(Note : J’ai publié le 10 août 2014 une première version de ce billet, dans laquelle j’ai dit des bêtises sur Zhao Zhijing ; je corrige ce billet aujourd’hui 12 août 2014.)
Nous avions vu en parlant de la Légendes des Héros du Condor que le personnage principal, Guo Jing avait bénéficié des enseignements de l’un des « sept maîtres du Quanzhen » (全真七子 [quánzhēn qīzǐ]) : Ma Yu (马钰 [mǎ yù]). Ceux qui s’intéressent à la « jinologie » voudront peut-être en savoir un peu plus sur l’école taoïste Quanzhen (全真教 [quánzhēnjiào], ou 全真道 [quánzhēndào], ou encore 全真派 [quánzhēnpài])…
L’école Quanzhen (on parle aussi de « secte Quanzhen », voire « d’ordre Quanzhen ») a été fondée à la fin de l’époque des Song par Wang Chongyang (王重阳 [wáng chóngyáng], 1112-1170). (Vincent Goossaert, qui a consacré une thèse de doctorat à cette école taoïste, traduit 全真 [quánzhēn] par « plénitude du vrai » ; à mon humble avis, la traduction « authenticité complète » est aussi acceptable.) Wang Chongyang avait fait des études confucéennes classiques, et avait été reçu au concours militaire (武举 [wǔjǔ]) du mandarinat. Mais, déçu par le développement peu prometteur de sa carrière, il quitta la fonction publique pour se consacrer à l’étude de la « voie » (修道 [xiūdào]).
Il raconta qu’il avait rencontré en 1159, dans un débit de boisson du bourg de Ganhe (甘河镇 [gānhézhèn], dans l’actuelle province du Shaanxi) deux immortels (仙人 [xiānrén]), qui lui avaient transmis les techniques secrètes de l’alchimie intérieure (内丹 [nèidān], qui signifie littéralement « cinabre intérieur », mais que la plupart des spécialistes du taoïsme traduisent par « alchimie intérieure »). L’alchimie intérieure, qui consiste à entretenir le « souffle » par des pratiques d’ascèse et de méditation, s’oppose à « l’alchimie extérieure » (外丹 [wàidān]), qui s’appuie elle sur l’alchimie au sens où nous l’entendons, pour fabriquer des pilules ou potions d’immortalité.
Suite à cette rencontre, Wang Chongyang quitta sa famille et alla s’installer sur le mont Zhongnan (终南山 [zhōngnánshān], dans la province du Shaanxi) pour mettre en pratique l’enseignement reçu. Dans un premier temps, il creusa une grotte dans la montagne, grotte qu’il baptisa du nom de « tombe du mort vivant » (活死人墓 [huósǐrénmù]). Cette grotte prend toute son importance dans le deuxième volet de la « Trilogie du condor », car c’est là qu’habite Mademoiselle Long… Mais nous en reparlerons le moment venu.
Wang recrute ensuite ses premiers disciples, qui sont connus sous le nom collectif des « sept maîtres du Quanzhen ». Ces sept maîtres sont : Ma Yu, Tan Chuduan (谭处端 [tán chūduān]), Qiu Chuji (丘处机 [qiū chǔjī]), Liu Chuxuan (刘处玄 [liú chǔxuān]), Wang Chuyi (王处一 [wáng chǔyī]), Hao Datong (郝大通 [hào dàtōng]) et enfin une femme, Sun Bu’er (孙不二 [sūn bù’èr]). On rencontre ces sept personnages dans le premier et/ou le deuxième volet de la « Trilogie ». Notons que l’appellatif utilisé lorsque l’on s’adresse à un maître taoïste est « zhenren » (真人 [zhēnrén], littéralement « homme authentique ») ; lorsque l’on s’adresse à une nonne taoïste, l’appellatif est « sanren » (散人 [sǎnrén], qui donne l’idée d’une personne détachée des affaires du monde). Ensemble, ils bâtissent le premier monastère de l’école sur le mont Zhongnan, le « palais de Chongyang » (重阳宫 [chóngyánggōng]).
À la mort de Wang Chongyang en 1170, la tête de l’ordre fut successivement prise par Ma Yu, Tan Chuduan, Liu Chuxuan et Qiu Chuji. L’école Quanzhen fut à l’origine de nombreuses autres écoles taoïstes, et c’est le Quanzhen qui est la source du taoïsme de l’alchimie intérieure tel qu’il est encore pratiqué aujourd’hui.
Un point important du point de vue jinologique doit être mentionné : en mai 1219, Gengis Khan missionna un envoyé pour aller chercher celui qui dirigeait alors le Quanzhen : Ma Yu. Gengis Khan, ayant entendu parler de cette école, était à la recherche d’un élixir d’immortalité. Ma Yu rencontra le grand khan mongol en 1222 ; il lui enseigna des techniques de méditation et des règles d’hygiène de vie. Les Mongols, après avoir pris possession de la Chine, accordèrent un grand soutien au Quanzhen, qui se développa rapidement. Dans le deuxième volet de la « Trilogie », cette « trahison » à l’ennemi mongol est attribuée à un maître de la troisième génération de l’école : Zhao Zhijing (赵志敬 [zhào zhìjìng], c’est le maître de Yang Guo au sein de l’école Quanzhen). Par ailleurs, la version initiale des Amants chevaleresques du condor fabuleux appelait Yin Zhiping (尹志平 [yǐn zhìpíng]) le taoïste qui se rend coupable du viol de Mademoiselle Long. Dans les éditions postérieures du roman, le nom de ce taoïste est changé en Zhen Zhijing (甄志丙 [zhēn zhìbǐng]). Pourquoi ce changement ? Dans une note qui accompagne le roman, Jinyong explique qu’on lui a fait remarquer que Yin Zhiping avait non seulement existé, mais qu’en outre il avait été le sixième maître ayant dirigé l’école Quanzhen. Par respect et pour éviter la polémique, Jinyong a rebaptisé son personnage, en lui donnant un nom qui n’apparaît pas dans l’histoire du Quanzhen. Dans le feuilleton télévisé tourné en 2006 des Amants chevaleresques du condor fabuleux, les scénaristes ont adopté le nom Zhen Zhibing.
A l’épisode suivant de cette série jinologique, nous commencerons justement à parler du deuxième volet de la « Trilogie des héros du condor ».
(Pour cet épisode, je m’inspire de divers articles disponibles sur le site Persée, ainsi que d’un ouvrage très utile, intitulé Tújiě dàojiào 《图解道教》, Le Taoïsme illustré, dont je reparlerai dans un prochain billet de la série « Bibliographie »).
Ci-dessous, un portrait de Wang Chongyang que j’ai récupéré ici, sur la page que Baidu consacre à ce maître taoïste :
wang chongyang

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