Histoires de Chine : L’eunuque aux trois trésors explore les mers occidentales (6) : Zheng He et le Cambodge

(Ce long épisode est le sixième et dernier de la série consacrée à Zheng He. Les cinq premiers épisodes sont à lire ici : 1, 2, 3, 4 et 5)
Si vous visitez un jour la ville de Kâmpong Cham (ou Kompong Cham, en chinois 磅湛 [bàngzhàn]), dans la province du même nom, au Cambodge (au nord-ouest de Phnom Penh), il est probable que vous voudrez visiter un temple khmer ancien qui se trouve juste à l’est de la ville, le Nokor Bachey (appelé aussi Vat Nokor). Ce temple a été édifié vers le milieu du XIe siècle, et possède la particularité d’être un temple « vivant » : les fidèles viennent y prier, et des pagodes modernes ont été construites à l’intérieur de l’enceinte. En pénétrant dans l’enceinte extérieure du temple, ne vous précipitez pas au centre du sanctuaire, mais visitez d’abord un petit temple chinois de construction récente, qui se trouve sur la gauche, appelé Sanbaogong miao (三保公庙 [sānbǎogōngmiào]) : le temple du maître des trois protections. Si vous avez suivi les épisodes précédents de cette série consacrée à Zheng He, vous vous rappelez sans doute que Sanbao est le surnom de ce navigateur des Ming. Voici l’entrée de ce petit temple (j’ai pris cette photo en novembre 2013) :
sanbaogongmiaoLa présence d’un temple consacré à Zheng He n’a en soi rien de très surprenant : on trouve aussi des temples consacrés à cet eunuque dans d’autres pays d’Asie du Sud-Est, comme en Indonésie et en Thaïlande, par exemple. Ces temples ont été édifiés par les communautés chinoises présentes dans ces pays. De plus, le Cambodge (que les Chinois appelaient alors Zhenla 真腊 [zhēnlà]) est dans la liste des pays visités lors des expéditions de Zheng He, qui est donnée dans l’Histoire des Ming à la fin de la biographie de ce personnage.
Ce qui est un peu plus inattendu, c’est que lorsque vous discutez avec les Cambodgiens qui se trouvent dans le temple, ils soutiennent mordicus que Zheng He était cambodgien et qu’il était né à Kâmpong Cham ! À ce sujet, on trouve dans le Recueil de contes et légendes khmers en neuf volumes publié par l’Institut Bouddhique de Phnom Penh pendant les années 1960, deux contes qui rapportent l’origine cambodgienne de Zheng He. Commençons par le second, empreint de fantastique (ce conte-ci se trouve dans le volume 6 du Recueil cité ci-dessus) ; il s’intitule « Histoire du Vat Nokor de Kâmpong Cham » (ce qui suit n’est pas une traduction littérale, mais un résumé) :
Il était une fois un couple de paysans d’un village proche du site de ce temple qui, allant travailler aux champs, amenèrent avec eux leur jeune fils, âgé à peine de trois mois. Avant d’aller travailler, ils installèrent le bébé à l’ombre d’un jacquier. L’un des gros fruits se détacha de l’arbre et tomba sur la tête du bébé, provoquant une profonde entaille. La mère accourut en entendant l’enfant crier, et aller laver la plaie sur le front de l’enfant à la rivière toute proche. L’enfant lui échappa des mains, et fut avalé par un gros poisson. Malgré leurs efforts, les parents ne parvinrent à attraper le poisson qui s’enfuit.
Le poisson, passant par le Mékong, rejoignit d’abord la Mer de Chine du Sud. Là, un pêcheur chinois l’attrapa et, en le vidant, trouva dans ses entrailles du poisson un bébé qui était encore vivant. Le pêcheur présenta l’enfant à l’Empereur de Chine, qui le recueillit et prit soin de lui. Devenu lettré et adulte, le jeune homme demanda à l’Empereur de Chine la permission de rentrer dans son pays natal pour revoir ses parents. L’Empereur mit un navire à sa disposition et lui donna une escorte de 500 hommes.
Arrivant à Kâmpong Cham, le jeune homme débarqua, et ordonna au navire et à son escorte de le laisser là et de repartir en Chine. Le jeune homme, qui portait alors le nom cambodgien de Chao Prom, s’installa dans la maison d’une veuve, qui n’avait rien perdu de la beauté de sa jeunesse. Le jeune homme et la veuve tombèrent amoureux l’un de l’autre, et se marièrent.
Un jour, alors que le jeune homme avait posé sa tête sur les genoux de son épouse, celle-ci passa sa main dans ses cheveux, et découvrit une cicatrice. Le jeune homme expliqua que cette cicatrice avait été causée par le fuit d’un jacquier qui lui était tombé sur la tête alors qu’il était âgé seulement de trois mois. La veuve comprit alors que son époux était en réalité son fils. Ce dernier, pour expier sa faute, fit élever, à l’est du stupa qui abrita les cendres de sa mère lorsque celle-ci décéda, un petit sanctuaire dans lequel fut placée une statue le représentant, tournée en signe de dévotion en direction du stupa maternel.
Ce conte ne vous convainc pas de l’origine cambodgienne de Zheng He ? Voici le premier, qui est beaucoup moins fantastique et beaucoup plus circonstancié (ce conte-là se trouve dans le volume 5 du Recueil de l’Institut Bouddhique). Il s’intitule Histoire du Ta Prohm dans le Temple de Nokor Bachey :
Il était une fois le roi d’un petit royaume. Ce roi était connu sous le nom de Tranh. Un jour, à la recherche d’un lieu où faire construire un palais d’été, il arriva au bord d’une petite rivière, affluent du Grand Fleuve (le Mékong), là où se dresse aujourd’hui la ville de Kâmpong Thom. Trouvant l’endroit aéré et joli, il ordonna à sa suite de planter là la tente de voyage.
Sur ces entre-faits, une jeune femme, connue sous le nom de Mademoiselle Pov, apprenant que le roi était dans les parages, fit préparer un plateau avec des offrandes de tabac, de bétel et de fruit. Elle se para de ses plus beaux atours, se parfuma avec du parfum de santal, et alla trouver le roi qui accepta ses cadeaux.
Subjugué par la beauté de la jeune femme, le roi demanda aux officiers de sa suite d’aller demander en son nom la main de la jeune femme, qui accepta de devenir sa première concubine. Le roi fit construire en son honneur une citadelle, que l’on connaît aujourd’hui sous le nom de Vat Nokor (Nokor Bachey).
La jeune femme donna au roi un fils, qui fit le bonheur du roi. Lorsque le prince eut quatre ans, le roi demanda à un officier de sa suite d’emmener l’enfant en Chine, afin qu’il y fît ses études. L’enfant fit ses adieux, et embarqua à bord d’un grand bateau à voile qui parcourut les mers jusqu’à atteindre la Chine.
Le départ de son fils plongea Mademoiselle Pov dans un océan de tristesse. Le roi, voyant cela, fut également pris d’une grande mélancolie. Il tomba finalement malade et décéda. On fit célébrer ses funérailles. Un nouveau roi le remplaça, et Mademoiselle Pov abandonna la citadelle pour rentrer dans son village natale.
Pendant ce temps, les Chinois, qui appréciaient énormément l’intelligence du jeune prince, firent courir le bruit que ses parents étaient morts des mauvais traitements infligés par le nouveau roi, qui cherchait en outre à faire éliminer le prince, craignant que ce dernier ne veuille faire valoir ses droits au trône. Tout était faux, les Chinois voulaient dissuader le jeune prince khmer de rentrer au Cambodge. Le jeune homme, désespéré, renonça à rentrer dans son pays natal et jeta toutes ses forces dans l’étude. Il réussit tant et si bien que, à l’âge de vingt ans, il devint le conseiller du chef des armées chinoises. Il acquit un grand renom dans toute la Chine, et comme il excellait dans les trois arts que doivent maîtriser les lettrés chinois(1), on lui donna le surnom de « Sam Pao Kong », qui signifie « Seigneur des Trois Trésors » (2).
Notes :
1. Le conte ne dit pas quels sont les trois arts, mais un Cambodgien présent lors de ma visite m’indiqué qu’il s’agissait des trois arts que sont l’éloquence, la stratégie militaire, et l’astrologie.
2. En chinois, 三保, « trois protections » et 三宝, « trois trésors » (ou « trois joyaux »), sont homophones. Les deux graphies sont d’ailleurs utilisées concurremment pour le surnom de Zheng He. Nous reparlerons de ce « Sam Pao » dans la conclusion.
Lorsqu’il fut âgé de 30 ans, Sam Pao demanda à l’Empereur de Chine la permission de parcourir l’empire pour inspecter les accomplissements de la dynastie. Son renom ne fit que grandir.
Mais Sam Pao avait le mal du pays. Bien que ses parents fussent décédés, il voulait revoir son village natal ainsi que ses compatriotes. Il prit finalement la décision de quitter la Chine en catimini pour rentrer au Cambodge.
Arrivé au Cambodge, il s’installa dans un premier temps dans un village, afin de réapprendre sa langue maternelle, et quand il maîtrisa parfaitement le khmer, il rentra dans son village natal.
Là, il fit la connaissance d’une belle veuve… (la suite et la fin du conte sont pratiquement identiques à celles du premier conte).
Vous imaginez bien que, lorsque j’ai découvert l’existence de cette légende, ma curiosité a été piquée au vif. Je me suis donc rendu à Kâmpong Cham spécialement pour visiter le temple chinois, que j’ai retrouvé sans difficulté.
Ce temple n’est pas cependant le temple qui fut construit à l’origine (à une date que je n’ai pas réussi à déterminer), car l’ancien temple a été détruit à l’époque des Khmers Rouges. Le temple que l’on peut voir aujourd’hui a été construit au début des années 1980 par des membres de la communauté chinoise.
Tout, ou presque, semblait concorder : le surnom de l’eunuque, bien sûr, mais aussi d’autres éléments, que je vous énumère ci-dessous :
1. En khmer, « Kâmpong Cham » peut se traduire par « embarcadère des Chams ». Les Chams sont la minorité musulmane du Cambodge, or, Zheng He était musulman ;
2. Les annales historiques chinoises nomment le Cambodge parmi les États visités à l’occasion des expéditions maritimes ;
3. Le père de Zheng He est décédé alors que le futur navigateur était enfant, âgé d’une dizaine d’années, et Zheng He ignorait à peu près tout de son père, il ne semble donc pas impossible que son père ne fût pas le musulman qui périt au Yunnan pendant les combats contre les armées des Ming ;
4. Les annales chinoises ont gardé la trace d’ambassades du Zhenla (Cambodge) à cette époque, il n’est donc pas impossible qu’un enfant d’une famille khmère princière fût envoyé en Chine pour y faire des études.
Cependant, j’ai dû assez vite me résoudre à l’idée que cette légende qui attribue à Zheng He une origine cambodgienne était, au moins, inexacte. Les éléments qui jouent en sa défaveur sont les suivants :
1. On connait en réalité l’ascendance de Zheng He : il était issu d’une famille perse qui avait servi l’Empire Mongol. L’un des ancêtres de Zheng He fut envoya en poste au Yunnan, qui est le lieu de naissance de Zheng He ;
2. Zheng He était musulman (même si sa foi était assez éclectique), il est donc difficile de comprendre pourquoi on le retrouve au Cambodge sous les traits d’un Bouddhiste ;
3. Zheng He était eunuque depuis sa capture à l’âge d’une dizaine d’années, il n’a donc pas pu se « marier » avec sa mère ;
4. Personne n’est en mesure de dire aujourd’hui si Zheng He s’est ou non rendu personnellement au Cambodge. La liste des pays visités donnée dans la biographie de Zheng He dans l’Histoire des Ming comprend tous les pays qui furent visités pendant les sept expéditions, mais Zheng He ne les visita pas tous personnellement. On sait par exemple qu’il n’est pas allé jusqu’à la Mecque, qui a été visitée par une délégation détachée de l’une des expéditions.
5. Enfin, la date de construction du temple de Nokor Bachey ne colle pas avec la chronologie des voyages de Zheng He.
Mais, en creusant la question, et notamment en lisant l’étude de Paul Pelliot intitulée « Les grands voyages maritimes chinois au début du XVe siècle » dont nous avons parlé à l’épisode 4, je me suis aperçu que le surnom de « Sanbao » n’avait pas été attribué uniquement à Zheng He. Il semble que ce fût un titre attribué assez couramment en Chine à cette époque, et j’ai pu déjà identifier trois autres « Sanbao » parmi les personnes ayant peu ou prou quelque chose à voir avec les expéditions maritimes de Zheng He.
Je poursuis mes recherches, et reviendrai peut-être sur le sujet si ces recherches aboutissent, mais pour l’instant, ce sixième billet marque la fin de la série consacrée à Zheng He. Nous passerons à autre choses à l’épisode suivant (je n’ai pas encore fait mon choix définitif pour le sujet, ce sera donc une surprise).
Ci-dessous, la photo de la statue de Zheng He dans le temple de Kâmpong Cham.
PS. : Le Recueil de contes et légendes khmers de l’Institut Bouddhique contient d’autres contes dans lesquels des Chinois interviennent, nous aurons donc certainement l’occasion d’y revenir.
zheng he

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