Langue populaire et argotique : Trois cordonniers malodorants valent bien un stratège

Vous aurez sans doute reconnu dans l’intitulé de ce billet l’expression populaire bien connue : 三个臭皮匠,赛过诸葛亮 [sān’ge chòu píjiàng,sàiguò zhūgě liàng]. Si, à condition que l’on ait une demie-once de culture historique chinoise, le sens de cette expression est cristallin (« en réfléchissant à plusieurs, on a plus d’idées qu’un homme du meilleur talent »), son énoncé est sujet à débat.
En l’état, on peut décomposer l’expression comme suit :
臭 [chòu] signifie littéralement « puant, malodorant », comme par exemple dans 臭豆腐 [chòu dòufǔ] : le tofu malodorant, mais c’est aussi un préfixe fort utilisé dans les insultes, qui correspond peu ou prou à notre « sale », comme dans 臭婊子 [chòu biǎozi], que je traduis en rougissant mais sans hésitation par « sale pute »
皮匠 [píjiāng] désigne le cordonnier (皮 [pí] : peau, cuir, comme dans 皮革 [pígé] : cuir ; 匠 [jiàng] : artisan, comme dans 工匠 [gōngjiàng] : artisan) ;
赛 [sài] signifie « concourir » ; suivi du suffixe verbal 过 [guò], signifie « dépasser » ;
诸葛亮 [zhūgé liàng], enfin, c’est le célèbre Zhuge Liang (181-234), archétype du stratège chinois, connu pour son intelligence et la perspicacité de son analyse stratégique, qui fut au service de Liu Bei et qui est l’un des personnages principaux du roman des Trois Royaumes.
La polémique vient des cordonniers. En effet, même s’ils s’y mettent à trois, on voit mal des cordonniers faire preuve d’un génie militaire supérieur à Zhuge Liang ! Dès lors, certains exégètes expliquent que le mot 皮匠 n’a rien à faire ici, que c’est une faute d’orthographe qui a persisté, et qu’il faut en réalité lire à la place 裨将 [píjiàng], qui est un parfait homonyme et qui signifie « commandant en second » (on dirait plutôt aujourd’hui 副将 [fùjiàng]). La confusion s’explique facilement par le fait que le sinogramme 裨 est rare.
Il faudrait dès lors plutôt comprendre que « Trois commandants en second valent bien un stratège en chef ». Ce que l’expression gagne en logique, elle le perd en exotisme…
Quoi qu’il en soit, c’est sous la version 三个臭皮匠,赛过诸葛亮 que cette expression est la plus connue. On peut encore la trouver sous diverses variantes, comme : 三个臭皮匠胜过一个诸葛亮 [sān’ge chòupíjiàng shèngguo yīge zhūgé liàng] : Trois cordonniers malodorants l’emportent sur un Zhuge Liang ; 三个臭皮匠,合成一个诸葛亮 [sān’ge chòupíjiàng héchéng yīge zhūgé liàng] : Ensemble, trois cordonniers malodorants font un Zhuge Liang ; ou encore 三个臭皮匠顶个诸葛亮 [sān’ge chòupíjiàng dǐngge zhūgé liàng] : Trois cordonniers malodorants valent bien un Zhuge Liang.

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