Langue populaire et argotique : Il ne faut pas se laisser tromper par les apparences

Emilie, Léo et moi sommes allés le week-end dernier faire notre petit banquet annuel de chèvre à Cangshu (藏书 [cángshū]), bourgade rattachée administrativement à la municipalité de Mudu (木渎 [mùdú]), qui fait elle-même partie de la municipalité de Suzhou. La bourgade en question est en effet connue pour sa spécialité de viande de chèvre, déclinée en moult préparations. A Suzhou et dans la région, la chair de l’animal est connue pour être un aliment « chaud », et doit à ce titre être consommée en hiver, et c’est donc en novembre ou décembre que nous allons traditionnellement, en famille ou accompagnés d’amis, nous repaître des diverses parties de la bête. Mais revenons à nos moutons (note : je fais ici un trait d’humour très subtil dont ceux qui ne l’ont pas compris pourront trouver l’explication dans la digression à la fin du présent billet)
Les caprins de Cangshu me font penser à une expression amusante : 挂羊头,卖狗肉 [guà yángtóu, mài gǒuroù] : accrocher (挂 [guà]) une tête de chèvre (羊头 [yángtóu]), et vendre (卖 [mài]) en fait de la viande de chien (狗肉 [gǒuròu]). L’expression signifie, comme on peut le deviner, duper sciemment les gens en leur présentant une apparence trompeuse : le boucher qui pratique ce stratagème veut faire croire à sa clientèle, en suspendant au-dessus de l’huis de son échoppe une tête de biquette, qu’il vend de la viande caprine, alors qu’il n’a en boutique que de la chair canine.
Voulant en savoir un peu plus sur cette expression, je consulte mon dictionnaire d’expressions populaires préféré, le 《中国俗语大辞典》 ([zhōngguó súyǔ dàcídiǎn], Grand Dictionnaire des Expressions populaires chinoises, publié en 1987 par les éditions shanghaïennes des dictionnaires, Shanghai Cishu Chubanshe 上海辞书出版社 [shànghǎi císhū chūbǎnshè]), pour apprendre, à la page 305, sous l’entrée 挂羊头,卖狗肉, que je dois aller consulter une autre expression : 悬牛首于外,卖马肉于内 [xuán niúshǒu yú wài, mài mǎròu yúnèi] (page 987 dudit dictionnaire) : suspendre (悬 [xuán], que l’on trouve dans le verbe dissyllabique 悬挂 [xuánguà], accrocher, suspendre) une tête (首 [shǒu]) de boeuf (牛 [niú]) à l’extérieur (外 [wài]), mais vendre de la viande de cheval (马肉 [mǎròu]) à l’intérieur (内 [nèi]), expression qui nous viendrait des Annales de Maître Yan (《晏子春秋》 [yànzǐ chūnqiū]), ouvrage en huit « volumes » (卷 [juǎn]) constitué d’anecdotes diverses et variées illustrant la doctrine de Yan Ying (晏婴 [yàn yīng]), politique ayant vécu au sixième siècle avant notre ère, connu pour son intelligence hors du commun et ses talents de diplomate.
Le dictionnaire d’expressions populaires cité ci-dessus nous révèle encore que l’expression 悬牛首于外,卖马肉于内 est connue aussi sous diverses variantes, dont notre 挂羊头,卖狗肉 (qui me semble être la plus connue), mais aussi :
– 悬牛首于外,鬻马肉于内 [xuán niúshǒu yúwài, yù mǎròu yúnèi] (le caractère 鬻 [yù] signifie aussi vendre, mais dépêchez-vous de l’oublier, il n’est utilisé que dans quelques rares expressions figées, et dans l’une des premières leçons du Manuel de Chinois classique, qui a peut-être encore cours en troisième année de chinois aux Langues’O)
– 悬牛头,卖马脯 [xuán niútu, mài mǎpǔ] (脯 [pǔ] : chair, viande)
– 悬羊头,卖狗肉 [xuán yángtóu, mài gǒuròu]
– 悬羊头,吊狗肉 [xuán yángtóu, diào gǒuròu] (吊 [diào], (ici) suspendre à un crochet)
– ou tout simplement : 羊头狗肉 [yángtóu gǒuròu] : tête de chèvre, viande de chien.
Mais un billet de Sinoiseries ne saurait être complet sans une petite disgression, que voici :
Il convient ici de gloser un peu sur le caractère 羊 [yáng], arbitrairement traduit en français pas « chèvre ». Ce caractère peut en fait signifier aussi bien « chèvre » que « mouton ». Quand vous demandez à vos amis chinois de préciser si la viande que l’on vous sert provient d’un animal à toison laineuse ou d’une biquette, ils sont bien souvent incapables de vous répondre, car eux-mêmes ont un peu de mal à faire la différence (quand l’animal se trouve dans une assiette sous sa forme cuisinée, entends-je). En règle générale, on peut deviner qu’il s’agit de mouton (绵羊 [miǎnyáng]) lorsque le mets à une parenté ouighoure, même lointaine, mais dans les autres cas, on reste souvent dans l’expectative…
Dans le cas de Cangshu, il s’agit bien de viande caprine, récoltée sous le cuir de chèvres (山羊 [shānyáng]), qu’elle soient biquettes ou boucs.

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