Citations : Tout est affaire de terroir

Traduisant il y a quelques jours un document en chinois émanant de la filiale chinoise d’une grosse société française (dont je tairai le nom par charité), je suis extrêmement surpris par la très mauvaise qualité du document en question, et ne peux m’empêcher de me remémorer l’histoire suivante que j’avais étudiée dans le texte (en chinois classique) lorsque j’étais étudiant aux Langues’O :
L’histoire se passe à l’époque des Printemps et Automnes (春秋 [chūnqiū], entre 770 et 476 avant l’ère chrétienne). Yan Ying (晏婴 [yàn yīng], littéralement « Yan le nabot », car ledit Yan était d’une taille inférieure à la moyenne) était en mission diplomatique pour le compte de son souverain, le prince hégémon de Qi (齐 [qí]), chez le souverain de Chu (楚 [chǔ]). Ledit souverain voulait humilier le plénipotentiaire, et lui concocta pour cela diverses situations humiliantes dont Yan Ying, malin comme un singe, se sortit haut la main, retournant à chaque fois la situation à son avantage. Voici l’une de ces situations :
Pendant le dîner officiel, un garde de Chu traîna dans la salle un personnage enchaîné, disant que c’était un voleur que l’on venait de prendre la main dans le sac. Le prince de Chu demanda au voleur quelle était son origine, et ce dernier répondit qu’il était citoyen du pays de Qi. Le prince de Chu eut alors beau jeu de demander à Yan Ying si les gens de Qi étaient tous des voleurs, question à laquelle Ying répliqua par la parabole suivante : « 橘生淮南则为橘,生于淮北则为枳,叶徒相似,其实味不同。所以然者何?水土异也。 » Je vous épargne l’analyse lexico-linguistico-grammaticale pour vous donner directement ma traduction : « Lorsqu’elles sont cultivées au sud de la rivière Huai, les oranges sont des oranges « ju » (ndt. : des oranges juteuses et sucrées à souhait), lorsqu’elles sont cultivées au nord de la Huai, ces mêmes oranges sont des oranges « zhi » (ndt. : des oranges rabougries et acides à en avoir la chair de poule), et leur goût est bien différent. Pourquoi cela ? C’est une question de terroir. » (Je demande par avance pardon aux sinologues distingués pour cette traduction certes approximative, mais qui a au moins le mérite de ne pas faire perdre de vue le sens de la phrase.)
Cela voulait dire bien sûr que le voleur en question, qui était un citoyen exemplaire au pays de Qi, s’était fait voleur sous l’influence néfaste du mauvais climat de Chu.
Cette anecdote est résumée dans le quadrisyllabe proverbial 淮橘为枳 [huáijúwéizhǐ] : les oranges « ju » de la Huai sont des oranges « zhi ».
Je vous invite vivement à vous en souvenir et à le resservir à l’« ami » chinois qui, comme cela arrive parfois, pour illustrer que les étrangers sont de bien méchants personnages, vous citerait l’exemple d’un Occidental se comportant mal en Chine !
Pour votre culture personnelle, sachez que cette histoire est consignée dans les Annales de Maître Yan (《晏子春秋》 [yànzǐ chūnqiū]), datant de l’époque des Printemps et Automnes.

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