Langue populaire et argotique : Karaoké contemporain

La phonologie chinoise a ses raisons que la raison ignore…
Prenez donc le son vocalique « ei ». Il n’y a aucune impossibilité morphologique à faire précéder cette finale de consonnes tels que m (mei), n (nei), b (bei), l (lei)… et pourtant, dès qu’il s’agit de « g » ou de « kei », les Chinois font preuve d’une frilosité phonologique qui me semble incompréhensible ! Certes, on connaît le sinogramme 给, prononcé [gěi], mais il n’existe apparemment pas d’autre caractère chinois se prononçant [gei], tous tons confondus. Quant à « kei », je croyais sincèrement que cette syllabe avait été bannie du registre phonétique de la langue de Xi Jinping, et je l’aurais soutenu mordicus, si je n’avais pas découvert dans le Zdic que le sinogramme 剋, rare il est vrai, et sa variante 尅, pouvaient éventuellement se prononcer [kèi]. (剋 peut signifier « se plaindre », ou encore « frapper », mais ne vous encombrez surtout pas la mémoire avec ce sinogramme exotique.)
Et pourtant, dans la langue de tous les jours ou presque, il n’est pas rare que l’on entende la syllabe [kēi] dans la bouche de Chinois de souche.
Ainsi, à la télévision de Suzhou, une journaliste interrogeait un jeune homme sur la façon dont il allait passer ses congés de la fête de la mi-automne. Ledit jeune homme, à l’élocution peu claire, parvint tout de même à faire comprendre à la gente demoiselle qui tenait le micro qu’il ne lui déplairait pas d’empêcher ses voisins de digérer tranquillement leurs gâteaux de lune (月饼 [yuèbǐng]) en tentant d’imiter, dans la douce chaleur de la demeure familiale, la voix mélodieuse de la dernière pop star à la mode.
« Ah ! Ah ! », commenta la teneuse du microphone, « Tu aimes donc « kei 歌 » à la maison ! »
« Tout à fait ! », répondit en substance l’interviewé.
Pris au dépourvu, et ayant la comprenette naturellement lente, il me fallut un instant pour comprendre que ce qu’aimait ledit jeune homme, c’était s’éreinter la voix devant un micro tenu à un demi-centimètre de ses lèvres et les yeux rivés sur des sous-titres défilant trop vite, accompagnant la piste instrumentale d’une chanson à la mode. Bref, il voulait « faire du karaoké ». Mais quid du verbe [ kēi] suivi de son complément d’objet direct par défaut 歌 [gē] (chanson) ?
Il faut savoir que le « karaoké » se dit en chinois 卡拉OK, prononcé [kǎlā ō kēi], et que le dernier caractère du quadrisyllabe, K, a été transformé, pour les besoins de la communication, en verbe signifiant en réalité « chanter ». K歌, prononcé [kēigē], signifie donc « s’adonner au karaoké ».
N’allez pas penser qu’il s’agirait ici d’une exception aux règles régissant le mode de formation des néologismes de la langue chinoise contemporaine. Sans réfléchir, je peux vous citer un autre exemple, en vogue à Taïwan : [ēi qián], qui signifiait à l’origine « détourner des fonds », mais dont le champ sémantique a glissé pour prendre le sens de « escroquer de l’argent », et qui s’écrit A钱. Dans ce cas-ci, « A » correspondrait à l’anglais « abuse ».

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2 commentaires pour Langue populaire et argotique : Karaoké contemporain

  1. Mingou dit :

    Merci ! C’est passionnant !
    J’avais lu, je ne sais plus où (ici peut-être ?), des articles qui expliquaient comment les Chinois contournaient la censure sur le net en jouant avec la langue, les mots, en inventant des termes et des expressions… C’était passionnant aussi. Mais bon, tout ce qui concerne la langue me passionne de toute façon.

    • pascalzh dit :

      Effectivement, les internautes chinois arrivent parfois à éviter la censure ou à « atténuer » leurs propos en inventant de nouvelles expressions, ou en détournant des mots de leur signification habituelle.
      J’avais évoqué le « cheval d’herbe et de boue » (草泥马), utilisé en lieu et place du très vulgaire « j’ai des relations sexuelles avec votre mère » (操你妈, en fait 肏你妈) (j’en avais parlé ici, dans le billet consacré au vilain sinogramme 肏, voir https://sinoiseries.wordpress.com/2010/11/12/caracteres-rares-3505-%E8%82%8F/). Me vient aussi à l’esprit le mot 河蟹 (crabe de rivière), utilisé par dérision à la place du mot 和谐, « harmonieux », utilisé aujourd’hui par les autorités chinoises pour justifier la répression de toutes les protestations un peu trop vives.
      Il y a d’autres exemples, j’en reparlerai ici.

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