Vocabulaire d’actualité : Éducation par le travail

Étant un peu moins débordé par le travail que d’habitude, j’essaie d’apurer un peu le retard accumulé dans l’écoute des deux ou trois podcasts auxquels je suis abonné, dont celui d’une émission de débat d’une heure, intitulée appelée 焦点对话 [jiāodiǎn duìhuà], littéralement « dialogue focal » (焦点 [jiāodiǎn] : foyer (optique), 对话 [duìhuà] : dialogue), proposé tous les week-ends par la radio de propagande impérialiste Voice of America (VOA pour les intimes, en chinois 美国之音 [měiguó zhī yīn] : la Voix de l’Amérique).
Parmi les sujets abordés lors de l’émission du 11 janvier 2013, s’en trouvait un consacré à « l’éducation par le travail » (劳教 [láojiào]), abréviation de l’expression 劳动教养 [láodòng jiàoyǎng] ; 劳动 [láodòng] : travail, généralement manuel, 教养 [jiàoyǎng] : éducation, formation).
Le système chinois de l’éducation par le travail est un régime de sanctions administratives (行政处罚 [xíngzhèng chǔfá] ; 行政 [xíngzhèng] : administration, administratif, 处罚 [chǔfá] : sanction, punition), inspiré des camps de travail de l’ancienne Union Soviétique (前苏联 [qián sūlián]). Les sanctions sont décidées par les organismes de la sécurité publique (la police), qui n’a pas besoin de passer par une condamnation qui ferait suite à un procès, pour envoyer un suspect dans un camp d’éducation par le travail. Ma description vous semble partisane ? Elle ne l’est absolument pas. C’est exactement ce que dit ici l’article de la très politiquement correcte encyclopédie chinoise en ligne Baidu : 公安机关毋须经法庭审讯定罪,即可对疑犯投入劳教场所  (公安机关 [gōngān jīguān] : organisme de la sécurité publique ; 毋须 [wú xū] : ne pas avoir besoin de ; 经 [jīng] : passer par, par l’intermédiaire de ; 法庭 [fǎtíng] : tribunal ; 审讯 [shěnxùn] : instruire un procès ; 定罪 [dìngzuì] : condamner ; 疑犯 [yífàn] : suspect ; 劳教场所 [láojiào chǎngsuǒ] : lieu d’éducation par le travail, que je traduis par « camp de travail »). Mais en quoi consiste donc ce séjour dans ces lieux d’éducation par le travail ? La suite de l’article de Baidu explique ceci : 实行最高期限为四年的限制人身自由、强迫劳动、思想教育等措施 ; c’est pour y appliquer, pendant une durée maximale de quatre ans (期限 [qīxiàn] : délai), des mesures telles que privation de liberté (on est plus pudique en chinois, on parle de « limitation de la liberté de la personne » : 限制 [xiànzhì] : limiter ; 人身 [rénshēn] : personne ; 自由 [zìyóu] : liberté), de travail forcé (aucune ambiguïté sur l’expression chinoise : 强迫 [qiángpò] ; forcer, contraindre) et d’éducation idéologique (思想 [sīxiǎng] : pensée ; 教育 [jiàoyù] : éducation). Pour résumer : le système de l’éducation par le travail permet aux forces de police d’envoyer un suspect dans un camp de travail pendant quatre ans au maximum, sans avoir besoin d’organiser un procès qui déterminerait la culpabilité du suspect et, si la culpabilité était établie, fixerait la peine à infliger au coupable.
Si VOA a choisi de débattre à ce sujet, c’est qu’un officiel chinois, Meng Jianzhu (孟建柱 [mèng jiànzhù], né en 1947), secrétaire de la Commission de la politique et des lois (政法委员会 [zhèngfǎ wěiyuánhuì]) du Comité Central du Parti Communiste Chinois aurait déclaré que le gouvernement chinois prévoyait de mettre fin au système d’éducation par le travail dans le cours de l’année 2013 ; ces propos ont été repris dans un article diffusé sur plusieurs sites officiels. L’article a ensuite disparu des réseaux, ce qui semble être le signe d’une certaine cacophonie au sein du CC du PCC en ce qui concerne des points politiquement très sensibles. RFI avait également consacré un article au sujet de la réforme du système chinois d’éducation par le travail, en janvier 2013 (voir ici).
Le débat de la Voix de l’Amérique porte sur deux points principaux : les travers du système, et les raisons qui pousseraient certains à s’opposer à son abolition.
D’après les intervenants au débat, les personnes qui sont envoyées pour se faire éduquer par le travail sont principalement : les personnes qui cherchent à se plaindre auprès des autorités supérieures pour réparer une injustice au niveau local (le verbe chinois pour cela est 上访 [shàngfǎng]), les membres de la secte Falungong (法轮功 [fǎlúngōng]), les prostituées (se prostituer se dit 卖淫 [màiyín]) et leurs clients (嫖娼 [piáochāng] : fréquenter une prostituée), les personnes se livrant à des paris illégaux (赌博 [dǔbó] : parier, jouer de l’argent), les personnes impliquées dans des bagarres (l’un des intervenants parle de 群架 [qúnjià] : bagarre générale, bagarre en bande), et les personnes se rendant coupables d’autres délits mineurs. On imagine aussi que certains seraient tentés par la facilité apportée par ce système pour mettre à l’ombre des personnes dont les activités ne relèvent normalement pas de l’éducation par le travail, comme les dissidents (异议人士 [yìyì rénshì]).
Sont dénoncées également les conditions de vie dans les camps de travail, qui seraient largement pires que dans les établissements pénitenciers. Les conditions de travail très dures, avec des journées de travail de 14 heures, voire plus, sept jours sur sept, sous la surveillance sans pitié des garde-chiourme (犯人头 [fànréntóu]), ainsi que l’usage immodéré de la torture (酷刑 [kùxíng]) sont également évoqués.
Ceux qui s’opposent à l’abolition du système expliquent que ce système permet de désengorger la justice, en n’encombrant pas les tribunaux d’affaires bénignes, qui ne méritent pas que l’on fasse appel aux ressources du système judiciaire. Mais il faut dire aussi que la suppression de ce système mettrait aussi en péril des intérêts économiques importants, puisque, par définition, les personnes soumises à l’éducation par le travail travaillent, et le produit de leur travail est source de profits. Voir à ce sujet un article sur un blog du Monde, ici.
D’après des statistiques officielles citées par l’animatrice de VOA, fin 2008, il existait en Chine 350 camps d’éducation par le travail, qui accueillaient 150 000 personnes. Bien sûr, les opposants au régime disent que ce chiffre est très inférieur à la réalité, et que ce seraient plusieurs centaines de milliers de personnes qui seraient concernées (le chiffre de 300 000 est communément avancé).
Si le sujet de l’éducation par le travail vous passionne, je vous invite à consulter sur Baidu deux documents légaux chinois régissant ce système : le « Règlement sur le traitement par les organismes de la sécurité publique des affaires relevant de l’éducation par le travail » (公安机关办理劳动教养案件规定), qui se trouve ici, et un « règlement d’application concernant l’application de l’éducation par le travail » (劳动教养管理工作执法细则), qui se trouve ici.
Je vous invite également à regarder le débat de VOA (disponible sur Youtube) :

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