Chinoiseries : Crise de wikipédite aiguë

À Parallels, nous avons eu une nouvelle fois à traiter un syndrome qui nous rencontrons de temps à autre, et que nous avons baptisé, pour simplifier, la « wikipédite aiguë ».
En fait, derrière ce vocable barbare, se cache une atteinte aux capacités cognitives de certaines personnes qui, éblouies par le miracle économique chinois et avides de vouloir couvrir le plus largement possible le spectre de leur clientèle chinoise potentielle, demandent à ce que nous leur devisions le coût de la traduction d’un document en : chinois mandarin, dialecte cantonais, dialecte wu, dialecte min, dialecte hakka, et autres raretés linguistiquement pointues. Les mieux informés demandent encore à ce que leurs documents soient traduits en tibétain ou en mongol. Je me dis parfois qu’il est heureux que ces personnes n’aient pas le temps de s’informer encore mieux sur la composition ethnique de la population chinois, car je gage que sinon, on en viendrait à nous demander de deviser les traductions, en plus des différents dialectes chinois, dans les langues de 56 ethnies officiellement reconnues en Chine. Et je n’ose pas imaginer ce qui me serait demandé si, une personne ayant réellement le temps d’aller au bout des choses, apprenait qu’en plus des 56 ethnies officielles, il existe un nombre certain de populations provisoirement rattachées à l’une ou l’autre ethnie, tout en parlant des langues différentes !
Il faut raison garder ! Ce n’est pas parce que quelques énergumènes en mal de reconnaissance et qui ont du temps à gaspiller ont réussi à faire inscrire dans la liste des langues traitées dans la célèbre encyclopédie des dialectes qui, s’ils sont parlés par des dizaines de millions de personnes, ne sont pratiquement jamais écrits, que la traduction d’un document dans ces dialectes peut présenter le moindre intérêt. Je pense par exemple à des dialectes (ou plus exactement familles de dialectes) tels que : cantonais (connu sous le nom de 广东话 [guǎngdōnghuà] par la plupart, sous celui de 粤语 [yuèyǔ] par certains), hakka (客家话 [kèjiāhuà]), wu (吴语 [wúyǔ]), chinois classique (文言文 [wényánwén]), min (闽语 [mínyǔ]). IMHO, comme disent les rosbifs, si l’on excepte quelques cas très particuliers (comme par exemple la publication de journaux en dialecte cantonais publiés à Hong-Kong, ou quelques rares romans publiés en dialecte, comme le Haishanghua liezhuan 《海上花列传》, traduit en français sous le titre de Fleurs de Shanghai, ou des publications en taïwanais des années 20 ou 30), il est très rare que ces dialectes soient réellement écrits. Pour écrire ces dialectes, on a souvent recours à des caractères spécialement créés pour transcrire les mots dialectaux n’existant pas en putonghua, mais ces caractères sont le plus souvent incompréhensibles pour quiconque ne les a pas spécialement appris, même pour les locuteurs du dialecte. Et comme il s’agit de caractères inventés artificiellement, ils n’ont pas de codage Unicode, de sorte que leur saisie en informatique est impossible ! On a tout au plus quelques expressions dialectales qui ont fait leur chemin au-delà des frontières de leur aire linguistique de naissance, pour s’étendre à une portion plus ou moins grande du monde chinois.
Par ailleurs, quiconque s’est un peu intéressé aux dialectes chinois sait que si les linguistes répartissent les dialectes chinois en sept grandes familles (outre les familles évoquées ci-dessus, on compte encore le gan 赣语 [gànyǔ], parlé au Jiangxi par plus de 30 millions de personnes, et le xiang 湘语 [xiāngyǔ], parlé dans le Hunan par environ 36 millions de personnes), l’intercompréhension à l’intérieur d’une même famille de dialectes est souvent problématique : un natif de Shanghai, qui parlent shanghaïen (上海话 [shànghǎihuà]) ne comprendra par un Suzhoulais, qui lui-même ne comprendra que pouic à ce que dit un natif de Ningbo dans son dialecte natal (宁波话 [níngbōhuà]). De même, lorsque l’on parle du « min », il faut déjà distinguer entre le min méridionale (闽南话 [mínnánhuà]), le min septentrional (闽北话 [mínběihuà]), le min central (闽中话 [mínzhōnghuà]), et autres. Et à l’intérieur même des dialectes que l’on regroupe sous l’appellation générique de « min méridional », il faut encore ne pas confondre les dialectes de Taiwan (台湾话 [táiwānhuà]), de Chaozhou (潮州话 [cháozhōuhuà], bien connu sous le nom de « techeow ») et de Hainan (海南话 [hǎinánhuà]) qui, bien que tous trois rattachés au min septentrional, ne sont pas inter-compréhensibles !
En réalité, à l’écrit, je crois que la seule différence qui doit absolument être faite en matière de traduction, est celle qui concerne le « chinois simplifié » et le « chinois traditionnel ». L’expression n’est d’ailleurs pas heureuse, car elle donne l’impression qu’il ne s’agit que d’une différence de graphie des sinogrammes, alors que les différences sont beaucoup plus complexes, en termes de terminologie, et même souvent de syntaxe et de grammaire !
Alors de grâce, évitons de perdre notre temps en demandant des choses qui n’ont d’intérêt que pour les ayatollahs de la pureté ethnolinguistique forcenée, laissons l’étude des dialectes chinois aux linguistes de pointe, et concentrons-nous plutôt sur ce qui est réellement important !

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2 commentaires pour Chinoiseries : Crise de wikipédite aiguë

  1. pierre dit :

    Ce qui est « réellement important » est une question de point vue ! Pourquoi ne pas laisser à vos clients le soin d’en décider ?

    Je vous rejoins parfaitement concernant un client « naïf ». La première distinction importante pour mettre le pied dans le « monde chinois » est celle du mandarin de Chine Populaire (putonghua) et du mandarin de Taïwan (guoyu) qui ne se résume pas comme vous le soulignez à juste titre, à une simple différence de graphies (elle rappelle plutôt les différences entre les français de France, de Belgique, du Québec, etc…)

    Cependant il me semble malvenu d’écarter aussi catégoriquement les langues locales (pour lesquelles l’emploi du mot « dialectes » est plus que contestable). C’est nier qu’il existe une presse en cantonais et de la littérature dans plusieurs de ces langues. Il faut souligner les efforts qui sont faits concernant le hokkien et le hakka à Taïwan pour assurer leur vitalité et leur transmission, qui passent aussi par l’écrit ! Il existe des dictionnaires en ligne initiés par le ministère de l’éducation et des cercles littéraires très actifs. On peut aussi mentionner les revendications locales en Chine, notamment à Canton et Shanghai où des pressions s’exerces en faveur d’une plus forte présence des langues locales dans les médias.

    On est certes bien loin de la « couverture » géographique du mandarin. Mais si vos clients souhaitent toucher les cœurs en certains endroits précis de Chine et à Taïwan, utiliser la langue maternelle de leurs cibles comme vecteur me semble tout à fait pertinent !

    Pardonnez mon aspiration personnelle à devenir un « linguiste de pointe » (forcément, je me fais donc piquant), mais je pense que certaines de ces langues ont aussi un potentiel commercial qui peut intéresser certains de vos clients. Pour s’en convaincre, il suffit de voir la différence d’accueil qui nous est réservé à Taïwan selon que l’on parle mandarin ou hokkien ! Si j’étais VRP, ma stratégie serait toute trouvée et impliquerait les langues maternelles.

    Je ne peux que vous souhaiter d’avoir suffisamment à faire avec le mandarin pour que tourne votre entreprise, refusez ces demandes de clients comme bon vous semble. Mais elle ne sont peut être pas toutes aussi fantaisistes que vous le dites !

    • pascalzh dit :

      Loin de moi l’idée de nier l’importance des langues régionales chinoises (chez moi, l’usage du mot « dialecte » est un raccourci), et ne signifie pas que je veux minimiser l’importance de ces « parlers ».
      Ici, l’utilisation du mot « parler » est volontaire, car il me semble que, exception faite de l’utilisation du cantonais à Hong Kong, l’utilisation de l’écrit pour ces langues reste anecdotique, au moins si on se place du point de vue qui est le mien ici, c’est-à-dire celui d’une utilisation de la langue écrite pour des besoins professionnels.
      IL y a certes des personnes qui veulent développer leur langue maternelle et souhaiteraient la voir écrite, mais cela reste assez limité.
      Ce que je reproche à Wikipedia, c’est de faire croire qu’il existe un « min » écrit qui serait commun à tous les locuteurs « min » de Chine, ce qui est archi-faux ! Pour ne parler que du « minnan », il n’y a pas d’intercompréhension entre les locuteurs de taiwanais et ceux de techeow. On peut même aller plus loin : le techeow parlé par les Techeow du Cambodge est différent de celui parlé par les natifs de Chaozhou en Chine continentale. Je prend cet exemple précis car j’ai en ce moment à la maison mon fils aîné et sa fiancée, qui est d’origine Techeow du Cambodge et qui, quand elle parle Techeow, utilise pas mal de mots qui sont en fait cambodgiens, et donc parfaitement incompréhensible des Techeow de Chaozhou.
      De mont point de vue de mercenaire linguistique, il est rarissime que le client ait réellement besoin d’une traduction dans l’une de ces langues régionales. Depuis 2004, année de fondation de la société, je n’ai eu qu’une demande réelle, concernant le script d’une pub devant être diffusée à Hong-Kong. Les autres demandes que j’ai eues, une demi-douzaine au maximum en près de 10 ans, émanaient de clients mal informés, et n’ont jamais abouti.
      Je me fais un point d’honneur de chercher les traducteurs qui pourraient traduire, mais si le client me demande du « min », il faut qu’il me dise de quelle variante il a besoin (Techeow, Taiwanais, Hainanais?) ; de même, s’il me demande du « wu », il faut qu’il me précise s’il veut du shanghaïen, du suzhoulais, du hangzhoulais ou autre.
      Du point de vue purement pratique, il y a aussi un souci majeur pour les sinogrammes ! Si on peut trouver des polices cantonaises, ça devient franchement plus compliqué quand il s’agit de shanghaïen ou de suzhoulais. Les pages de Wikipedia concernées sont d’ailleurs écrites en caractères mandarins…
      Un autre problème est que les clients, encore une fois mal informés, se laissent berner par des concurrents peu scrupuleux qui acceptent n’importe quelle demande les yeux fermés, et se moquent bien de la qualité du produit livré. « Vous voulez du « wu » ? Pas de problème, nous avons des gens qui parlent « wu »…)
      J’adore les langues, y compris les langues régionales. Du fait de mon histoire personnelle, je baragouine quelques mots de suzhoulais et de taiwanais, et je les utilise à la moindre occasion. Et je suis très fier de mon petit dernier qui, quand il va en vacances chez ses grands-parents maternels, parle presque exclusivement en funinghua. Mais professionnellement, je n’utilise pratiquement que le mandarin.

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