Vocabulaire d’actualité : Moyan, Nobel de Littérature

(J’avais programmé la rédaction de ce billet pour la fin de l’année 2012, juste après l’attribution du Prix Nobel de Littérature à l’écrivain chinois Moyan. Le billet trouvait alors tout à fait sa place dans la rubrique « Actualité ». Comme j’ai pris un retard considérable dans mon planning, le sujet n’est déjà plus vraiment d’actualité… Mais je renonce d’autant moins à parler de Moyan, que je me suis mis à lire attentivement quelques-unes de ses œuvres, et je trouve la langue de cet auteur savoureuse et tout à fait digne d’intérêt…)
Si l’on en croit les informations chinoises, le 11 octobre 2012, un évènement venait mettre enfin un terme à la « malédiction » (魔咒 [mózhòu]) dont souffrait la littérature chinoise depuis plus d’un siècle : un écrivain chinois recevait pour la première fois le Prix Nobel de Littérature (诺贝尔文学奖 [nuòbèi’ěr wéxuéjiǎng] ! (Non, non, je n’ai pas oublié Gao Xiangjian 高行健 [gāo xíngjiàn], qui a reçu ce prix en 2000… J’étais en Chine cette année-là, les Chinois de la rue ignoraient totalement qu’un écrivain de langue chinoise avaient reçu ce prix, et les autorités compétentes se sont empressées de dire que ce choix hautement politique du jury Nobel déshonorait le prix ; Gao Xingjian étant réfugié politique, et par surcroit (le traître !) de nationalité non chinoise, officiellement en Chine, aucun prix Nobel de littérature n’avait jamais été obtenu par un écrivain de nationalité chinoise). L’heureux lauréat de l’édition 2012 de ce prix est donc un écrivain très connu en Chine sous son nom de plume : Moyan 莫言 [mòyán].
Je profite de la première mention de ce nom ouvrir une parenthèse et faire une petite mise au point qui me semble utile : j’écris Moyan en un seul mot à dessein, tout comme j’écris Luxun en un seul mot. En effet, écrire Mo Yan, « à la chinoise », ce serait faire penser à tort que Mo est le patronyme de l’écrivain, et Yan son prénom, alors qu’il s’agit d’un pseudonyme, qui signifie à peu près « tais-toi ! ». Écrire Moyan, ce serait comme écrire Ver Cors, par exemple, au lieu de Vercors… Bon, je sais bien que ma parole n’a pas beaucoup de poids dans le monde très « select » de la franco-sinologie bobo et de bon ton, mais comme personne n’est en mesure de m’empêcher d’écrire ce que je pense, je me lâche 😀 . Je referme la parenthèse.
Moyan, de son nom d’état-civil Guan Mouye (管谋业 [guǎn móuyè]) (et non « Guan Moye » comme l’écrit l’article de Wikipedia, est originaire d’un village rattaché à la municipalité de Gaomi (高密 [gāomì]), dans la province du Shandong. De parents paysans, élève à l’école de son village natal, il doit arrêter ses études pour aller travailler aux champs à l’époque de la Révolution Culturelle. Il entre dans l’Armée Populaire de Libération (on dit couramment en chinois 解放军 [jiěfàngjūn], l’appellation officielle complète étant 中国人民解放军 [zhōngguó rénmín jiěfàngjūn], Armée Populaire de Libération de Chine, abrégé en APL en français) en 1976. Dans l’armée, ses fonctions sont surtout politiques et culturelles.
Il devient membre du Parti (党员 [dǎngyuán], on dit aussi « membre du parti communiste » 共产党员 [gòngchǎndǎngyuán]) en 1979. En 1986, il sort diplômé de l’Institut des Arts et des Lettres de l’Armée Populaire de Libération (解放军艺术学院 [jiěfàngjūn yìshù xuéyuàn]). Il a également étudié à l’École Normale de Pékin (北京师范大学 [běijīng shīfàn dàxué]), dont il est sorti diplômé en 1991.
J’ai le tort de ne pas être un amateur ni un connaisseur de la littérature chinois contemporaine, mais avant qu’il n’obtienne le Prix Nobel, j’avais quand même lu de Moyan le scénario, tiré du roman qui lui a assuré la notoriété (《红高粱家族》 [hónggāoliǎng jiāzǔ], titre traduit en français par Le Clan du sorgho) et qu’il avait rédigé pour le célèbre film de Zhang Yimou, connu en français sous le titre de Le Sorgho rouge (《红高粱》 [hónggāoliǎng]), mais c’est tout. J’avais lu rapidement ce scénario publié en Chine sous la forme d’un roman, sans en être autrement impressionné.
Ce qui m’a vraiment incité à lire autre chose de cet auteur, c’est un débat en chinois de la station de radio américaine « VOA » (The Voice of America), au cours duquel un Chinois installé aux États-Unis, résolument anti-pouêt-cot-cot et ne brillant pas par son esprit de tolérance (je surnomme le « Père-la-vertu »), faisait la fine bouche devant ce Prix Nobel attribué à un auteur chinois connu pour la verdeur de sa langue, l’usage sans réserve d’expressions idiomatiques dialectales dans ses écrits, et sa propension à parler de la « vraie » vie à la campagne. Moyan n’est pas de ceux à faire parler les paysans à l’imparfait du subjonctif (qui n’existe pas en chinois bien sûr, mais vous me comprenez…)
Cela dit, au début du débat que je vous propose de regarder ci-dessous, le célèbre artiste chinois engagé Ai Weiwei (艾未未 [ài wèiwèi]) dit au cours d’une interview que l’attribut du prix par le jury Nobel est une honte (耻辱 [chǐrǔ]), car Moyan est l’archétype de l’artiste chinois qui plie devant le Pouvoir, et qui démontre que plier dans le Pouvoir est une voie de réussite. Ai Weiwei n’a peut-être pas complètement tort, mais à la lecture des textes de Moyan (du peu que j’ai lu), on s’aperçoit que la critique des autorités, de la politique et des travers de la société chinoise sous le Pouêt-Cot-Cot sont très présents. L’ironie grinçante de la plume de Moyan est l’un des traits que j’apprécie beaucoup chez cet auteur.
Contrairement à ce que prétend le Père-la-vertu, la campagne chinoise, les hommes, les femmes et les enfants chinois dont parle Moyan dans son œuvre sont bien réels ! Le Père-la-vertu reproche encore à Moyan d’être un représentant parfait de la « littérature d’en-dessous de la ceinture » (下本身文学 [xiàbànshēn wénxué]). Mais quel C… ! Moyan n’hésite effectivement pas à aborder des sujets que les prudes auteurs se refusent à évoquer dans les prudes écrits, mais j’y vois moi une veine rabelaisienne (car la grande bouffe et l’ivresse ont aussi une place de choix chez Moyan) qui serait plutôt de nature à me séduire…
Je reparlerai de Moyan et de quelques-unes de ses œuvres dans les mois qui viennent. Si le sujet vous intéresse, restez à l’affût !
En attendant, voici le débat d’une vingtaine de minutes consacré à Moyan (intitulé 莫言有资格获得诺贝尔文学奖吗? Moyan mérite-t-il le Prix Nobel de Littérature) organisé par VOA et mis à la disposition des amateurs sur Youtube.

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2 commentaires pour Vocabulaire d’actualité : Moyan, Nobel de Littérature

  1. Jacqueline Massiera dit :

    Bonjour. Ayant suivi des cours de traduction littéraire avec Monsieur Noël Dutrait professeur à la faculté d’Aix en Provence et traducteur des oeuvres de Mo Yan, je voudrais donner sa traduction du nom de Mo Yan. Il signifierait non pas  » tais-toi » mais « celui qui ne parle pas  » . Je vous laisse le soins d’en contrôler l’exactitude. Bien cordialement.

    Jacqueline.

    • pascalzh dit :

      Bonjour Jacqueline,
      Les deux seuls caractères ne suffisent pas pour trancher entre la traduction de Monsieur Dutrait et la mienne.
      莫 est une négation exprimant la défense (la définition donnée en premier par Zdic est 不要) et 言 signifie « parler » (comme 说话).
      Rien n’indique grammaticalement le sens de « celui qui ».
      CELUI qui ne parle pas se dirait plutôt 莫言者 (le 者 qui signifie « celui qui »).
      Si je devais « traduire » en chinois moderne l’expression littéraire 莫言, je dirais plutôt 不要说话
      De plus, sur Baidu, l’explication qui est donnée du nom de plume de Moyan est que ce surnom vient du fait que ses parents lui enjoignaient de ne pas parler (à tort et à travers).
      Je reste donc sur ma traduction. Je dois avouer que j’ai même pensé un instant à dire que son pseudonyme voulait dire « ta g… », mais bon, ce n’est pas le niveau de langage véhiculé par l’expression 莫言 qui fleure un peu le chinois classique.
      Cela dit, comme je le disais au début, ces deux caractères peuvent être interprétés de nombreuses façons, en raison de l’absence de contexte.
      Et de plus, on est là dans le domaine de la traduction littéraire, alors un espace assez important est laissé à l’interprétation du traducteur.
      Je n’irai donc pas jusqu’à dire que Monsieur Dutrait se trompe 🙂

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