Langue populaire et argotique : Les huits œufs du roi (王八蛋)

Parmi les insultes fréquentes en Chine, s’il en est une qui peut sembler hermétique au non initié, c’est bien celle de 王八蛋 wángbādàn pourrait être traduite par le sinologue novice ou distrait « huit œufs du roi » (王 wáng : roi, prince ; 八 bā : huit ; 蛋 dàn : œuf), mais qui signifie « salaud », « enf.. », « enc… », etc. Attention : cette insulte n’a rien d’élégant ni de gentil, utilisez-la avec parcimonie, et jamais pour plaisanter !
Je précise sinologue novice ou distrait, parce que la consultation du plus mauvais des dictionnaires chinois-français vous apprendra derechef que 王八 wángbā est un mot en deux caractères qui signifie tout simplement « tortue ». 王八蛋 ne signifie donc pas les « huit œufs du roi », mais « œuf de tortue » ! « Vous m’en direz tant ! » me rétorquerez-vous peut-être, ajoutant, si vous êtes de nature curieuse : « Et pourquoi l’expression œuf de tortue est-elle une insulte en chinois ? Et puis d’abord, pourquoi dit-on 王八 pour parler d’une tortue, alors qu’il existe bien d’autres mots ! ».
Commençons par répondre à votre seconde question.
Vous avez mille fois raison : pour parler des tortues, qu’elles soient du genre Testudo, Chelonoidis, Kinixys ou autres, la langue chinois possède déjà de nombreux mots :
– 龟 guī, caractère monosyllabique signifiant tout bonnement tortue ;
– 鳖 biē : caractère qui désigne spécifiquement la tortue d’eau douce à carapace molle, par exemple du genre Pelodiscus ;
– 鼋 yuán : grosse tortue, ou tortue de mer ;
– 乌龟 wūguī : littéralement « tortue noire », version dissyllabique du premier ;
– 甲鱼 jiǎyú : littéralement « poisson à armure », version dissyllabique du deuxième ;
…et j’en passe un certain nombre. On n’avait donc pas besoin d’ajouter à cette liste le mot 王八 wángbā, qui ne semble en plus rien avoir à voir avec ce vénérable animal, qui fait le plaisir de nos bambins à cause de sa tête ridée, et des gastronomes qui, en Chine et ailleurs, se régalent de sa chair et de ses œufs.
J’ai lu une explication qui me convainc peu, mais enfin… L’origine de cette appellation pour le moins déroutante serait à rechercher dans les Mémoires historiques (史记) de Sima Qian (司马迁), le père de la science historique chinoise. Simplifions : monsieur Sima explique dans son ouvrage que les premiers empereurs chinois excellaient dans l’art de la divination à partir des craquelures laissées par le feu sur les carapaces de huit tortues sacrées (pour ceux qui l’ignorent, précisons que cet art est appelé la « cheloniomancie »). Chacune des huit tortues sacrées portait un nom, la huitième s’appelant la « tortue-roi » (龟王). Et comme elle était la huitième de la liste, on l’appelait 王八, et c’est ce nom qui aurait été adopté par le bas peuple pour désigner la tortue.
Mais pourquoi l’expression « œuf de tortue » est-elle une insulte ? Qu’ont donc fait les tortues aux Chinois ?
Là, cela se complique un peu. Si vous posez la question à un ami chinois, il y a de fortes chances qu’il rougisse et qu’il vous réponde : « Il n’y a rien à comprendre, c’est comme ça ! » s’il manque de patience, ou qu’il reconnaisse, s’il est honnête, qu’il n’en sait rien ! Il est vrai que l’expression 王八蛋 n’a rien, sur le plan purement linguistique, qui puisse lui attribuer une valeur injurieuse.
Ici aussi, plusieurs théories s’affrontent. Selon l’une, au lieu de 王八, il faudrait comprendre 忘八 wàngbā, 忘 wàng signifiant oublier. Et par 忘八, il faudrait en réalité comprendre 忘八德 wàng bā dé, oublier la huitième vertu. Je m’explique : dans la Chine antique, un homme de bien se devait de posséder les huit vertus qui sont : 忠、孝、节、悌、礼、义、廉、耻 (zhōng, xiào, jié, tì, lǐ, yì, lián, chǐ, soit, pour simplier : fidélité à un supérieur, piété filiale, parcimonie, respect pour les aînés, politesse, loyauté envers ses amis, honnêteté et amour-propre). La huitième vertu est donc la vertu « d’amour-propre » ; quelqu’un qui a oublié la huitième vertu est donc quelqu’un qui n’a pas d’amour-propre, à qui rien ne fait honte. Et cette interprétation semble bien correspondre au sens que l’on veut donner lorsque l’on traite quelqu’un de 王八蛋.
Une autre version, assez approchante, dit que 王八蛋 est en fait une déformation de 忘八端 wàng bāduān, la signification du caractère 端 duān étant ici proche de celle du caractère 德 dé. Selon cette version-là, le 王八蛋 serait un gredin qui aurait oublié l’ensemble des huit vertus ! Mais cette interprétation me semble un peu plus éloignée de la signification actuelle.
Mais qu’importe, qu’il n’ait oublié que la huitième vertu ou qu’il ait oublié les huit toutes ensemble, le 王八蛋 n’en reste pas moins un malotru qui ne mérite que notre mépris.

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Un commentaire pour Langue populaire et argotique : Les huits œufs du roi (王八蛋)

  1. Daming dit :

    Intéressant ! (Surtout les possibilités pour tortues, je n’imaginais pas qu’il y en ait autant !!!) J’avais entendu l’explications sur la huitième des vertus. En même temps, je n’ai jamais eu à utiliser un mot comme cela en Chine…

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