Chinoiseries : La rumeur sur les guerriers de terre cuite…

Dans le cadre d’une exposition des guerriers de la fameuse armée enterrée du Premier Empereur (Qin Shihuang 秦始皇 qín shǐhuáng), j’ai été sollicité pour relire la traduction en français de textes qui feront partie du catalogue de l’exposition. Ce projet m’a d’autant plus intéressé que j’ai, mine de rien et de façon tout à fait agréable, accumulé quelques connaissances sur cette époque charnière de l’histoire de la Chine impériale en lisant le roman de Huang Yi dont j’ai traduit le titre par À la Recherche de Qin (《寻秦记》). J’en avais d’ailleurs rendu compte sur Sinoiseries, en janvier 2011, par un petit billet que vous pourrez éventuellement relire ici.
Prenant ma tâche tout à fait au sérieux, j’ai été amené lors de mon travail de relecture à consulter de nombreuses sources consacrées à ce sujet, et j’ai découvert par hasard un article au contenu explosif : une interview de Jean Lévi, sinologue bien connu et tout à fait sérieux, réalisée à l’occasion de la sortie de son ouvrage intitulé La Chine est un cheval et l’univers une idée, paru en 2010.
Dans l’un des chapitres de ce livre, Jean Lévi soutient une thèse qui semble a priori incroyable, selon laquelle les fameux guerriers de l’armée enterrée (en chinois, on parle de 兵马俑 bīngmǎyóng : statuettes funéraires) du Premier Empereur seraient tout bonnement des faux, une supercherie montée à la fin de l’époque de la révolution culturelle par les autorités chinoises.
Pour étayer sa thèse, Jean Lévi soulève quelques points qui, réflexion faite, sont tout à fait troublants :
1. si la présence de statuettes dans les tombaux de l’époque impériale chinoise n’a rien d’exceptionnel (on connaît de nombreux ensembles composés de plusieurs centaines de statues, comme par exemple dans les tombes de l’époque des Han découvertes à Mawangdui 马王堆 [mǎwángduī] près de Changsha 长沙 [chángshā] dans la province du Hunan 湖南 [húnán], où l’on a découvert près de 300 statuettes de guerriers divers et variés), celles du tombeau du Premier Empereur sont d’une taille qui ne se retrouve nulle part ailleurs (elles sont plus grandes que nature), et surtout, d’un style aucun rien ne s’apparente en Chine. Le style « artistique » qui s’en rapproche le plus est celui du réalisme soviétique ;
2. les statues, découvertes en 1974 par des paysans creusant un puits dans la banlieue de la ville de Lintong 临潼 [líntóng], à une trentaine de kilomètres de la ville de Xi’an 西安 [xī’ān], ont été trouvées, pour certaines, dans un état de conservation proprement stupéfiant quand on considère qu’elles sont restées enterrées dans des galeries effondrées pendant près de 2000 ans ;
3. troublant également est le fait que l’accès du site ait été interdit aux experts internationaux de l’UNESCO lorsque ces derniers sont venus en inspection avant le classement du site au Patrimoine de l’Humanité.
À cette thèse iconoclaste, on oppose en général les arguments suivants :
1. les spécialistes de tous poils considèrent de façon unanime que les soldats d’argile sont bien authentiques ; à cela on pourra répondre que n’importe quel spécialiste travaillant sur la Chine, quel que soit son domaine, se trouve confronté à des problèmes nombreux, au premier chef desquels on peut placer l’impossibilité d’obtenir le moindre visa pour se rendre en Chine, s’il ose s’opposer trop frontalement à la ligne officielle du gouvernement chinois : si vous voulez travailler sur l’armée enterrée de Qin Shihuang, ne vous aventurez surtout pas à exprimer la moindre esquisse de soupçon sur leur authenticité, sous peine de vous voir priver de la possibilité d’accéder à tout ce qui relève du contrôle du gouvernement chinois, et donc de changer de métier ;
2. un autre argument est d’ordre technique : « il concerne la difficulté de faire exécuter par des armées d’ouvriers contemporains les statues funéraires sans qu’il y ait eu des fuites », dit Jean Lévi. Je suis d’accord avec ce dernier quand il dit que cet argument ne tient pas : il n’y aurait eu aucune difficulté à l’époque de mobiliser le nombre d’ouvriers nécessaire pour faire fabriquer les statues, quitte ensuite à les faire disparaître au nom de l’intérêt supérieur de la glorieuse République Populaire et du Piêt-Côt-Côt ;
3. le troisième argument est d’ordre politique : quel aurait été l’intérêt des autorités chinoises pour se livrer à une telle falsification. Je donne ici la parole à Jean Lévi : « Quant à [la seconde] objection, celle concernant l’absurdité et la vanité de l’entreprise, il faut se replonger dans le contexte idéologique de l’époque. Le culte de la personnalité était à son paroxysme. Tous les moyens étaient bons pour exalter la figure du grand Timonier et comme Mao Zedong tendait à s’identifier de plus en plus avec la figure du Premier Empereur, découvrir autour de son tombeau une grandiose armée de géants de terre cuite, c’était comme entonner un hymne à sa gloire et exalter sa grandeur par figure historique interposée. » Sur l’explication donnée par Jean Lévi, je serais plus réservé : entreprendre un tel projet uniquement pour entonner un hymne à la gloire de Mao me semble démesuré. Je me rappelle aussi qu’à l’époque où j’étais étudiant, une rumeur courait selon laquelle le gouvernement chinois connaissait les emplacements de sites archéologiques majeurs, dont il réservait la découverte à des moments-clés, lorsque l’on aurait besoin de détourner l’attention générale vers autre chose que des évènements en cours. Là aussi, il faut douter, me semble-t-il : en juin 1989, par exemple, lors des évènements dits « de la place Tian’anmen », le gouvernement chinois aurait sans doute bien eu besoin de l’un de ces fabuleux sites archéologiques « mis en réserve ».
Mais je dois avouer que je suis perplexe. Je ne suis en aucun cas un spécialiste du sujet, et jamais il ne m’est venu à l’esprit de mettre en doute l’authenticité des fameux guerriers. Mais il faut avouer que l’argumentaire de Jean Lévi est troublant, et que l’attitude du gouvernement chinois qui consiste à rejeter de façon hystérique toute tentative critique à l’égard de la Chine n’engage pas à la confiance.
Pour finir, citons l’épisode tragicomique du Musée de Hambourg, qui avait organisé à grands frais l’exposition de huit guerriers de Qin Shihuang en 2007, et qui s’est fait berner par un intermédiaire peu scrupuleux, qui a livré au dit musée huit guerriers tout à fait faux, mais aussi tout à fait ressemblants !
Pour lire l’interview de Jean Lévi, je vous invite à aller sur le site de Parislike, ici. Pour un article consacré au scandale du Musée de Hambourg, je vous invite à aller voir sur le site Papiers de Chine, ici. Enfin, c’est ici que j’ai « emprunté » l’image ci-dessous.

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7 commentaires pour Chinoiseries : La rumeur sur les guerriers de terre cuite…

  1. Daming dit :

    Passionnante explication de la controverse sur ces célèbres guerriers en terre cuite. J’y suis allé plusieurs fois et j’y retournerai toujours aussi fasciné par ce site. J’aimerai ajouter quelques remarques :

    Il est dit que les couleurs d’origine ont été conservées grâce à la couche de sable et terre qui les a recouvert pendant deux milles ans. Je m’interroge donc :
    Quid donc de cette peinture qui s’efface au contact de l’air ? C’est à mon avis à prendre en compte aussi ? Et les tests au carbone 14 ? A t’on effectué des tests sur les squelettes qui seraient selon la légende ceux des batisseurs du mausolée ensevelis avec l’empereur ? (Jamais entendu parler de ces ossements d’ailleurs).

    De plus, lors de mon dernier séjour je suis allé visiter un site adjacent, les statues en terre cuite de l’empereur Jingdi (vers l’aéroport) ils sont en train de déterrer un site immense autour de son mausolée avec des tranchées qui partent du monticule dans les quatre directions cardinales, celles-ci sont remplies de servants et animaux en terre cuite (photos sur ce lien : http://blog.imandarin.fr/index.php/voyage-en-chine/item/150-les-civils-en-terre-cuite-de-jing). On peut en voir une partie seulement actuellement. Dans ce cas, pourquoi les guerriers de Qin seraient faux et ceux de Jingdi ou ceux du Hunan seraient vrais ?

    Les guerriers se rapportent au mouvement artistique du Réalisme soviétique ? Alors là j’ai un peu du mal à suivre. Parle t’il des statues type Mao bras levé ou fresques de travailleurs combattants ? Je ne trouve pas personnellement beaucoup de ressemblance.

    Enfin, la région de Xianyang avec la montagne et la rivière à proximité avait été désignée par nombreux empereurs comme emplacement idéal selon les règles du feng shui ; il y a un nombre incroyable de mausolées impériaux dans la région qui suivent une quasi droite. On n’a pas encore tout déterré, il reste encore beaucoup à découvrir dans cette zone.

    • pascalzh dit :

      J’ai appris pas mal de choses sur le mausolée de Qin Shihuangdi lors de mon travail de relecture, mais je ne peux bien sûr pas mettre en ligne ces textes qui ne sont pas encore publiés ! Il faudra aller voir l’expo et acheter le catalogue !
      Ce que je peux vous dire, c’est que l’impression que je retire de la lecture de ces textes est que le travail qui a été fait par les archéologues chinois et étrangers (en particulier des Allemands) semble très, très sérieux. Je ne sais pas si une datation au carbone 14 a été faite, mais ce que j’ai lu ne m’a donné à aucun moment l’impression qu’il y avait anguille sous roche
      Je dois admettre que j’ai été très surpris également qu’un sinologue nous annonce que les guerriers sont des faux. Cela ne m’avait jamais traversé l’esprit, et j’ai toujours pris beaucoup de plaisir et été très impressionné à chacune de mes visites à Xi’an (quatre ou cinq, si mes souvenirs sont bons). Et j’y retournerai, c’est sûr, ne serait-ce que pour y amener mon épouse qui n’y est jamais allée.
      Il est vrai que si c’est vraiment un coup monté, c’est énorme, et cela semble tout à fait invraisemblable, mais je pense aussi que ce n’est pas absolument du domaine de l’impossible, surtout dans le contexte de la Révo-Cu.
      Pour ce qui est des statuettes funéraires de 汉阳陵, merci pour le lien et pour les infos. Je ne manquerai pas d’aller voir le site lors de mon prochain voyage à Xi’an.
      Cependant, il me semble que le style de ces statuettes est très, très différent de celui des guerriers de Qin Shihuangdi, vous ne trouvez pas ? Les visages sont traités de façon très différente, cela me semble très visible.
      On connaît plusieurs sites de ce genre, avec des centaines de statuettes, mais les statues de Qin Shihuangdi semblent vraiment unique par leur taille.

  2. Daming dit :

    Je serai pour ma part très intéressé par ce texte lorsqu’il sera publié. Lorsque j’étais en cours en France, je me souviens que mon professeur avait évoqué :
    1. L’importance fondamentale de l’archéologie dans l’entreprise de mobilisation populaire
    2. Que des rumeurs sur les guerriers existaient
    Mais quand même, tant qu’à dépenser autant d’argent, pourquoi y mettre cela dans un faux mausolée, plutôt que… dans la conquête spatiale par exemple dans un contexte de guerre froide ?

    Maintenant, il serait super de pouvoir faire des vrais tests scientifiques de datation pour clore de sujet car c’est frustrant.

    N’hésitez pas à passer par ce mausolée de Jingdi, c’est encore tout petit car en cours d’excavation mais fascinant et très bien aménagé, avec gout (on marche sur un verre épais au dessus des tranchées) et il y a personne, c’est pratique car pas loin de l’autoroute de l’aéroport.

  3. brossollet dit :

    J’ai visité le site de Xi’an en 1977 (en visite privée) : il n’y avait alors bien-sûr aucun aménagement touristique, c’était “en l’état” : l’unique fosse que j’ai vue était couverte d’une bâche, et dans la fosse il n’y avait à mes yeux que du loess informe. En revanche, non loin de la fosse il y avait un hangar en préfab où des gens semblaient assembler des tessons, et le résultat du travail au bout de la chaîne c’étaient 2 ou 3 statues debout, telles qu’on les connaît, impeccables.
    J’avoue avec honte 1) que je n’ai pas pris de photos (il me semblait être moins “suspecte” si je ne me trimballait as avec un appareil) ; 2) que je n’ai pas regardé les tessons de près, que je n’ai pas interviewé les assembleurs/euses de tessons, mais seulement écouté les “cadres” qui m’encadraient ; 3) bref, que je n’ai pas fait le travail d’investigation scientifique dont j’aurais d’ailleurs été bien incapable !!!

    Ce témoignage n’infirme ni ne confirme l’hypothèse de Lévi.
    Il ne peut que prouver ce que j’ai vu : il y avait au minimum, à l’époque, UNE fosse, on y découvrait des MORCEAUX, en assemblant ces morceaux on produisait des GUERRIERS de terre cuite.

    Qui étaient ces “assembleurs/euses de tessons” ? Des sculpteurs chevronnés ? (rappelelez-vous qu’au début des années 70 les meilleurs sculpteurs du pays avaient été employés ici et là à réaliser des ensembles de personnages grandeur nature en terre cuite pour décrire l’horrible condition des serfs d’avant la Libération ; à Xian les meilleurs peintres avaient été employés à créer l’école des “Peintres-paysans de Huxian” – oeuvres qu’alors on ne pouvait admirer qu’à l’étranger, etc.).
    Quant au style des statues de Xian, on le retrouve dans les bronzes Qin.
    On sait d’ailleurs qu’en Chine un monument ou un objet restauré, c’est un monument ou un objet NEUF. Il est impossible de dire ce qui est d’origine ou non dans la reconstitution/recréation.
    Qu’en conclure, sinon qu’au mieux QUELQUES UNS de ces guerriers sont EN PARTIE authentiques ? et que le reste de ce site énorme, c’est une reconstitution (géniale) en cinémascope…

    • pascalzh dit :

      J’ai parlé de la thèse de Lévi uniquement parce qu’elle me semblait énorme.
      Honnêtement, je ne sais pas quoi penser. Et je n’oserais certainement pas croire aveuglément ce que dit Lévi. Et comme de toutes façons, je n’ai aucun moyen de vérifier par moi-même, je ne prendrai certainement pas position.
      Cela dit, j’ai visité plusieurs fois le site en pur touriste, et il est effectivement impressionnant.

  4. Marc Petit dit :

    La manipulation est patente. Les autorités chinoises et leurs porte-parole renversent l’obligation de preuve. Ce n’est pas aux sceptiques de prouver que ces statues sont des faux, mais aux prétendus découvreurs de donner des preuves scientifiques (datation par thermo, etc), en collaboration avec des experts internationaux travaillant librement sur le site, permettant d’assurer qu’il s’agit bien d’œuvres authentiques. Et l’usage de termes insultants comme « négationnistes » ne fait pas honneur aux partisans de l’authenticité de ces statues. Il ne s’agit pas là de « négationnisme », mais de la simple réaffirmation des critères déontologiques en usage dans la recherche scientifique, critères allègrements bafoués par les autorités de la RPC et leurs suiveurs.

  5. Silouane dit :

    C’est une idée qui circule depuis longtemps; J. Leclerc du Sablon, correspondant du Figaro connu à Pékin dans les années 90, y croyait dur comme fer. Voir quelques lignes sur un de ses livres qui évoque le sujet, http://www.fonjallaz.net/Communisme/RPC/doc/imposture-armee.html.
    Par ailleurs, ce ne serait que l’énième mystification du PCC pour des motifs politiques. On tombe par atterre quand on écoute l’idée pour la première fois, mais avec le recul, on ne s’étonne plus. Plus c’est gros, plus ça passe.

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