Bouquins (4) : Le roman du Cerf et du Chaudron (《鹿鼎记》)

Je viens de finir de relire pour la quatre ou cinquième fois le roman le plus connu, et sans doute aussi le plus contesté, du maître incontesté du roman d’arts martiaux chinois moderne, Jinyong (金庸 jīnyōng) : le 《鹿鼎记》 lùdǐngjì (Le roman du Cerf et du Chaudron). Ce roman, achevé en septembre 1972, est le dernier de la série des 12 romans de cape et d’épée de Jinyong, qui depuis se consacre aux études historiques et bouddhiques.
Le roman se déroule au début du règne de l’empereur Kangxi (康熙 kāngxī) des Qing, qui régna de 1654 à 1722, qui fut l’un des empereurs majeurs de l’histoire de cette dynastie, et même de l’histoire de Chine. Le héros, Wei Xiaobao (韦小宝 wěi xiǎobǎo), fils d’une prostituée de Yangzhou (扬州 yángzhōu), dans la province du Jiangsu, et qui était connue à l’époque pour être la ville de tous les plaisirs, se retrouve par un concours de circonstances exercer des fonctions d’eunuque (太监 tàijiàn) dans la résidence impériale, i.e. la Cité interdite (紫禁城 zǐjìnchéng). Devenu par hasard ami de l’empereur Kangxi encore enfant, ignare (il ne sait ni lire ni écrire) mais rusé et sans scrupules, il parvient à s’élever aux plus hautes fonctions au sein de l’administration impériale. Mais il est en même temps recruté par la Société du Ciel et de la Terre (天地会 tiāndìhuì), société chinoise secrète dont le but n’était autre que de renverser les Qing et de restaurer les Ming (反清复明 fǎnqīng fùmíng), afin de permettre au peuple chinois de s’affranchir du joug des barbares mandchous (达子 dázǐ, terme péjoratif utilisé par les Chinois pour désigner les peuples nomades du Nord), et se trouve donc déchiré entre son amitié et sa fidélité à l’empereur d’une part, et son devoir en tant que Chinois han, de rejeter les barbares au-delà de la Grande Muraille de l’autre.
Le roman est tout à fait truculent. Wei Xiaobao, malgré son amour immodéré du jeu et des femmes et sa rouerie, n’est pas sans qualités. Le texte lui-même est d’une bonne tenue littéraire, comme tous les autres romans de Jinyong. Ce roman a donné lieu à de multiples adaptations cinématographiques et télévisées, et si tous les Chinois n’ont pas lu ce très long roman (en cinq volumes, 1821 pages dans l’édition que j’ai sous la main), tous le connaissent au moins de nom, et la majorité a vu l’une ou l’autres des adaptations (on compte quatre films, cinq séries télévisées, et même une série radiophonique).
Je disais au début de ce billet que ce roman était contesté. En effet, les aficionados du genre de cape et d’épée chinois lui reprochent de ne pas laisser assez de place aux arts martiaux, et de trop sacrifier à l’histoire, au point que certains voudraient le classer dans le genre du roman historique (même si le personnage Wei Xiaobao est une pure invention du romancier), parce qu’il détaille l’histoire de la Chine au début du règne de l’empereur Kangxi (avec la pacification de Wu Sangui (吴三桂 wú sānguì), général chinois qui avait livré la Chine aux Mandchous puis s’était soulevé contre ces derniers ; le retour de l’île de Taiwan dans le giron de l’Empire chinois ; les premiers traités signés entre la Chine et la Russie, etc.). Quoi qu’il en soit, ce roman est d’un intérêt certain, et pour qui veut s’intéresser à l’œuvre de cet écrivain populaire incontournable, il peut constituer un excellent début. Pour de plus amples informations concernant cette œuvre, je vous invite à lire l’article en anglais qu’y consacre Wikipedia, ici.
Pour finir, un dernier mot sur le titre du roman : 《鹿鼎记》 fait référence à deux expressions chinoises : premièrement, 鹿死谁手 lù sǐ shuí shōu ([shuí] est la prononciation littéraire du caractère 谁, généralement prononcé [shéi] à l’oral), littéralement « aux mains de qui le cerf périra-t-il », qui fait référence à une anecdote ancienne, et qui est une métaphore pour décrire la lutte pour le pouvoir impérial ; et deuxièmement, l’expression 问九鼎 wèn jiǔ dǐng : « questionner au sujet des neuf vases tripodes », qui fait référence à une autre anecdote ancienne, et décrit de façon imagée les ambitions impériales d’une personne. Je reviendrai sur ces deux expressions aux épisodes 58 et 59 de la série consacrée aux proverbes.
À ma connaissance, ce roman n’a jamais été traduit en français. Mais les multiples traductions qui existent dans différentes langues asiatiques (thaï, khmer, vietnamien, japonais…) dénotent de sa très grande popularité, qui a largement dépassé les frontières de la Chine.

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4 commentaires pour Bouquins (4) : Le roman du Cerf et du Chaudron (《鹿鼎记》)

  1. Mingou dit :

    En effet, je connais la série télévisée hongkongaise avec 梁朝伟 et 刘德华. Nous la regardions, mon frère, ma sœur et moi, quand nous étions petits, au début des années 80. C’était une de nos séries préférées !
    Évidemment, l’aspect politique de l’histoire nous échappait totalement, mais le personnage de Wei Xiaobao, sa relation avec l’empereur, et ses nombreuses femmes, tout cela nous captivait.
    Merci pour l’explication du titre, que je n’avais jamais compris…

    • pascalzh dit :

      Je ne suis pas un adepte des adaptations cinématographiques ou télévisées de romans…
      Pour ce qui est de Jinyong, mon roman préféré n’est pas le 鹿鼎记 (que j’aime bien malgré tout). Je préfère le 笑傲江湖 xiao ao jiang. Mais mon préféré reste le 神雕侠侣 shen diao xia lü, à cause de l’héroïne 小龙女 xiao long nü ! 🙂

      • Mingou dit :

        Mais je connais l’adaptation hongkongaise des années 80 de 神雕侠侣 ! C’était aussi une de nos séries préférées, et le personnage 小龙女 nous avait marqués.
        Ces séries télé, c’est toute mon enfance…

  2. Ping : Proverbes : Vieux et fourbe à la fois | Sinoiseries

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