Proverbes (2) : Même avec un T-90 « Vladimir », on n’y arriverait pas

Je suis en train de continuer à me délecter de la lecture du plus connu des romans de Maître Jinyong, le 《鹿鼎记》 (lùdǐngjì, en anglais The Deer and the Caldron). Le personnage principal, le jeune Wei Xiaobao (韦小宝 wéi xiǎobǎo), est un adolescent dévergondé, né d’une mère prostituée, et ayant grandi dans les bordels (窑子 yáozi) de Yangzhou (扬州 yángzhōu, dans la province du Jiangsu 江苏 jiāngsū). S’il est rusé comme un renardeau, il est en revanche d’une inculture crasse, et les quelques proverbes qu’il connaît, il les a appris auprès des conteurs publics qui narrent les histoires héroïco-mythologiques chinoises. Parmi les deux ou trois proverbes qu’il manie fréquemment, celui qu’il affectionne le plus est celui-ci (même s’il lui arrive souvent de l’écorcher) : 一言既出,驷马难追 yī yán jì chū, sì mǎ nán zhuī : littéralement, « quand une parole a été prononcée, même les chevaux d’un quadrige ne parviennent pas à la rattraper ».
Si par le plus grand des hasards vous ne connaissez pas la signification du mot français quadrige, la seule graphie du caractère qui signifie quadrige ici (驷 sì) devrait vous aider : il est en effet composé de 马 mǎ, le cheval, et de 四 sì : quatre. Le caractère 驷 sì, et l’expression 驷马 sìmǎ, désignent donc les quatre chevaux de front qui tiraient un char antique à deux roues (dixit le Larousse en ligne, ici). En chinois, on fait bien entendu référence ici au char de combat (战车 zhànchē, mot qui sert aussi, c’est amusant de le noter, à designer les jouets pour grands enfants tels que notre flamboyant char Leclerc ou le tout dernier char russe, le T-90 « Vladimir »), en vogue à l’époque dite des Printemps et Automnes, et qui servait d’unité de mesure de la puissance militaire d’un seigneur féodal.
Ce proverbe nous est dû comme beaucoup d’autres au « vieux Kong », plus connu sous nos latitudes sous son nom latinisé : Confucius (孔子 kōngzǐ), dont les enseignements ont été religieusement consignés par ses disciples dans un livret, le Lunyu (《论语》 lúnyǔ), traduit en français sous le titre pompeux des Analectes de Confucius.
Le « vieux Kong » aurait donc prononcé la phrase à l’origine de ce proverbe. Il aurait dit : “驷不及舌。” (sì bù jí shé : littéralement : les chevaux d’un quadrige ne sont pas aussi rapides que la parole). Les quatre syllabes étant un peu obscures pour le commun des mortels, le proverbe s’est progressivement étoffé jusqu’à comprendre les huit caractères qui le composent aujourd’hui. Quant à la signification dudit proverbe, elle coule de source, non ?
Au cas très improbable où vous n’auriez pas compris : si vous vous êtes jamais demandé comment on pouvait bien dire en chinois qu’il faut « tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler », ne cherchez plus ! Le cas échéant, il vous suffira désormais d’éructer 一言既出…… et votre interlocuteur chinois, pris d’un soudain spasme pavlovien, terminera pour vous ……驷马难追.
(Le dessin de char de combat tiré par un quadrige ci-dessous vient d’ici.)

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