Jinologie : Demi-dieux et Semi-démons (《天龙八部》) – Qiao Feng (乔峰) (2)

(Le premier épisode de cette série consacrée à Qiao Feng est ici.)
Après avoir fait la connaissance de Duan Yu, Qiao Feng se rend dans la forêt des abricotiers pour assister à une importante réunion de la Bande des mendiants, convoquée de toute urgence. C’est pendant cette réunion, dont le but est de le remplacer à la tête de l’organisation, qu’il apprend qu’il est en fait descendant de Khitan (契丹 [qìdān]), peuple des marches du nord-est de la Chine, qui donne du fil à retordre à l’Empire des Song. Les Khitan sont considérés comme des barbares assoiffés de sang chinois, il est donc hors de question qu’un descendant de Khitan reste à la tête de la Bande de mendiants, dont les membres sont de farouches patriotes. Qiao Feng est donc exclu.
Pendant cette réunion, il apprend les circonstances de la mort de son père et de sa mère : mal informé, un groupe d’experts d’arts martiaux avaient dressé une embuscade à l’une des passes de la frontière chinoise, la Passe de la porte des oies sauvages (雁门关 [yànménguān], dans l’actuelle province du Shanxi, c’est une passe importante de la Grande Muraille). Il leur avait été dit qu’un groupe de guerriers khitans s’apprêtait à aller détruire le temple Shaolin. Et effectivement, un groupe de khitans avait traversé la passe et était tombé dans l’embuscade, mais il ne s’agissait que d’un groupe de Khitans pacifiques venus en Chine rendre hommage au maître du père de Qiao Feng. Par méprise, les Chinois patriotes avaient tué tous les membres du groupe, au nombre desquels se trouvaient le père et la mère de Qiao Feng. Ce dernier, encore bébé, et seul survivant du carnage, avait été confié à une famille de paysans installée au pied du mont Shaoshi (où se trouve le temple Shaolin), et il n’avait jamais rien su de ses origines. Quand il apprend qui il est en réalité, il cherche à savoir, pour pouvoir se venger, qui étaient les membres du groupe embusqué. Les noms des membres lui sont révélés, mais il n’arrive pas à savoir qui était à la tête du groupe. Il se met à la recherche de ceux qui ont assassiné ses parents. Mais en partant, Qiao Feng fait le serment de ne jamais tuer un Chinois.
En chemin, Qiao Feng rencontre l’une des deux servantes de Murong Fu, Azhu (阿朱 [āzhū]). Il se rend ensuite au temple Shaolin pour rendre visite à ses parents adoptifs et aller voir son maître, le très vénérable Xuanku (玄苦大师 [xuánkǔ dàshī]). Quand il arrive dans la maison de ses parents adoptifs, ces derniers viennent d’être assassinés. Pris d’un mauvais pressentiment, il se précipite au temple Shaolin, où son vieux maître rend son dernier souffle quand son ancien disciple arrive. Tous les indices pointent vers Qiao Feng.
Au temple Shaolin, Qiao Feng est contraint de se battre contre trois grands maîtres : le chef de la communauté, le moine Xuanci (玄慈 [xuáncí]), le responsable de l’enseignement martial Xuannan (玄难 [xuánnàn]), et le chef de la discipline (玄寂 [xuánjì]). Azhu a suivi Qiao Feng en secret…
Lorsque Xuanci déploie contre Qiao Feng l’une des soixante-douze techniques suprêmes du temple Shaolin, la « grande paume du vajra » (大金刚掌 [dàjīn’gāngzhǎng], la vajra 金刚 [jīn’gāng] est le symbole de l’indestructibilité dans le bouddhisme), Azhu s’interpose et elle est grièvement blessée.
Qiao Feng, pour essayer de sauver Azhu, veut demander de l’aide au médecin le plus connu du moment, Xue Muhua (薛慕华 [xuē mùhuá]), surnommé « l’ennemi de Yama » (阎王敌 [yánwángdí]), car il est capable d’enlever aux griffes de Yama ceux qui sont sur le point de mourir. (阎王 [yánwáng], ou 阎罗王 [yánluówáng], est le nom chinois de Yama, le dieu de la mort dans l’hindouisme)
Xue Muhua participe à une réunion organisée dans le « domaine des vertueux ressemblés » (聚贤庄 [jùxiánzhuāng]). Cela tombe mal, car la réunion qui se tient alors a justement pour but de définir une stratégie visant à éliminer l’ennemi public numéro un qu’est devenu Qiao Feng ; dans le domaine sont réunis plus de trois cents bretteurs qui sont parmi les meilleurs de Chine. Malgré cela, ne pensant qu’à sauver Azhu, Qiao Feng se jette dans la gueule du loup. Là, il est pris à partie par les plus téméraires des bretteurs qui trouvent une occasion rêvée de se débarrasser de lui. Malgré son serment de ne jamais tuer aucun Chinois, Qiao Feng, pour se défendre et pour défendre Azhu, est contraint faire passer nombreuses personnes de vie à trépas. En voulant protéger la jeune fille, il est grièvement blessé, mais il est sauvé in extremis par un mystérieux homme en noir.
Après s’être remis de ses blessures, il se rend à la passe de la porte de l’oie sauvage pour aller voir les dernières paroles que son père avait laissées gravées sur une paroi de la passe. Mais en arrivant il découvre que le texte gravé a été entièrement buriné. A la passe, il trouve aussi Azhu, qui l’attend là depuis cinq jours. Ému pour l’empathie de la jeune femme, il tombe amoureux d’elle.
A l’épisode suivant, nous verrons ce qu’il advient des sentiments de Qiao Feng et d’Azhu, nous verrons aussi pourquoi Qiao Feng change de patronyme et comment il retrouve l’assassin de ses parents adoptifs et se venge de lui.
Dans la vidéo ci-dessous, le combat épique de Qiao Feng contre les maîtres chinois au domaine des vertueux rassemblés. Pendant ce combat, Qiao Feng démontre sa très grande maîtrise de l’une des techniques les plus redoutables de toute l’œuvre de Jinyong : les dix-huit coups de paume à terrasser les dragons (降龙十八掌 [xiànglóng shíbāzhǎng]), dont héritera Guo Jing dans La Légende des héros du condor (voir ici).

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Caractères (382) : 未

未 [wèi]
Radical : 木 (arbre)
5 traits
Significations :
1. pas, pas encore : 未必 [wèibì] : pas forcément ; 未来 [wèilái] : (ce qui n’est pas encore venu, i.e.) futur ; 未曾 [wèicéng] : ne jamais (avoir fait quelque chose) ;
2. (numérotation) wei, quatrième des rameaux terrestres ;
3. (système des heures doubles) heure wei (未时 [wèishí]) (de 13h à 15h) ;
4. (anc.) (particule interrogative finale).
Note : Attention de ne pas confondre 未 [wèi] et 末 [mò], qui est aussi un caractère courant.
Sinogramme 383 : 朋

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Sino-cinoche : Épouses et concubines (《大红灯笼高高挂》)

En 1991 est sorti sur le grand écran un film mis en scène par Zhang Yimou (张艺谋 [zhāng yìmóu]) : 《大红灯笼高高挂》 [dàhóng dēnglóng gāogāo guà], intitulé en français Épouses et Concubines, en anglais tout simplement Raise the Red Lantern.
Ce film est une adaptation d’un court roman de Su Tong (苏童 [sū tóng]), Épouses et Concubines (《妻妾成群》 [qīqiè chéngqún]), dont Sinoiseries a parlé récemment (ici).
Le rôle de la jeune quatrième concubine, Songlian (颂莲 [sònglián]) est joué par l’actrice chinoise Gong Li (巩俐 [gǒng lì]).
Comme le roman, ce film présente l’histoire d’une jeune femme de 19 ans, étudiante qui, suite au décès de son père et à la faillite de l’entreprise familiale, doit accepter de se marier à un homme riche, dont elle devient la quatrième concubine.
Le récit est surtout celui des grandes familles de l’ancienne société chinoise (l’histoire se déroule à l’époque des Seigneurs de la guerre, dans les années 1910 ~1920), dans laquelle les maîtres font régner un ordre traditionnel implacable. L’épouse principale et les concubines sont contraintes de cohabiter. Elles utilisent tous les moyens qu’elles ont à leur disposition pour capter les faveurs du chef de famille. Les rivalités entre épouses sont implacables, tragiques. Certaines sont capables des pires manigances.
L’ordre moral traditionnel, les règles de conduite du clan font loi, et il n’est bien entendu pas question de s’en écarter. Le sort de la troisième concubine, Meishan (梅珊 [méishān]), jeune femme qui ressasse les souvenirs de l’époque où elle était une actrice d’opéra renommée, en est la triste démonstration. Elle devient la maîtresse du médecin de famille, et c’est de sa vie qu’elle paie cette infidélité, tandis que la jeune Songlian, témoin de l’assassinat, sombre dans la folie.
Zhang Yimou déploie dans ce film en beau talent de metteur en scène. Gong Li est bien entendu superbe !
Le scénario du film s’éloigne un peu du roman, sans toutefois en trahir l’esprit.
Le roman de Su Tong a également été adapté en 1993 en un feuilleton télévisé (23 épisodes) par la chaîne taiwanaise CTS (Chinese Television System) (华视 [huáshì], abréviation de 中华电视公司 [zhōnghuá diànshì gōngsī]), dont le scénario s’éloigne beaucoup plus de l’œuvre originale.
Ci-dessous, l’affiche du film (l’image vient de l’article que Wikipedia consacre en chinois au film, voir ici.)

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Caractères (381/5740) : 类/類

类 [lèi]
Radical : 米 (riz)
9 traits
Graphie traditionnelle : 類 (radical 頁 (page), 19 traits)
Significations :
1. type, sorte, catégorie : 种类 [zhǒnglèi] : sorte, type ;
2. ressembler à : 类似 [lèisì] : semblable, similaire, analogue.
Sinogramme 382 : 未

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Chinoiseries : Érable, vous avez dit érable ?

Mon garnement est à l’âge où il est encore temps d’apprendre des poèmes Tang ! J’en profite pour réviser avec lui quelques classiques. Au programme à venir, le célèbre poème de Du Mu (杜牧 [dù mù], 803-852), Ballade en montagne (山行 [shānxíng]) (titre provisoire) et le non moins fameux Ancrage nocturne au pont des « érables » (枫桥夜泊 [fēngqiáo yèbō]) de Zhang Ji (张继 [zhāng jì], v. 715-779). C’est à dessein que je mets le mot « érable » entre guillemets, car c’est justement sur ce sinogramme, présent également dans le poème de Du Fu, qu’il convient de mettre les choses au point !
Le « pont aux érables » de Zhang Ji se trouve à Suzhou, tout près du célèbre Temple Hanshan (寒山寺 [hánshānsì]) (dont le nom ne signifie pas « Temple de la Montagne Froide », puisque Hanshan est en fait le nom d’un moine célèbre qui habita ce lieu… Fermons la parenthèse).
Du Mu, dans sa « ballade en montagne », vient admirer le spectacle des feuilles rougies des « érables » de la montagne automnale, feuilles plus rouges que les fleurs du printemps.
Un détail qui ne va pas changer la face du monde mais qui néanmoins me chagrine : en Chine, l’érable au sens où nous l’entendons le plus souvent, i.e. l’arbre dont la sève sert à produire du sucre, l’érable à suce (Acer saccharum, en chinois 糖枫 [tángfēng]), n’existe pas ! On trouve bien en Chine des arbres du genre Acer, mais pas celui-là… De plus, les arbres du genre Acer que l’on trouve en Chine sont certes aujourd’hui appelés de façon générique 枫 [fēng], mais étaient anciennement appelés 槭 [qì]. Les probabilités pour que le 枫 des poètes Tang soient un érable constituent donc une représentation assez exacte du néant absolu. Or, ce sinogramme est systématiquement traduit par « érable » ou « maple » dans de nombreuses traductions trouvées sur Internet.
Reste donc à identifier le 枫 de l’âge d’or de la poésie chinoise. La tâche n’est pas bien compliquée, il suffit de se donner un tout petit peu de peine. Il s’agit en réalité de l’arbre connu en chinois sous le nom de 枫树 [fēngshù], ou de 枫香树 [fēngxiāngshù], nom binomial Liquidambar formosana, en français copalme de Formose ou liquidambar de Formose. Cette espèce est largement présente dans de nombreuses régions de Chine, ainsi que dans le Nord du Vietnam et le Sud de la Corée.
Même en admettant les licences poétiques, il serait bon que les traducteurs de poésie chinoise, qu’ils soient anglophones ou francophones, cessent de parler du « pont des érables » de Suzhou ou de la « forêt d’érables » de la ballade en montagne de Du Fu.
Ci-dessous, une photo de copalme de Formose, qui vient d’un article en chinois consacré à cet arbre, voir ici :

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Caractères rares (3852/4072) : 氩/氬

氩 [yà]
Radical : 气 (gaz)
10 traits
Graphie traditionnelle : 氬 (radical 气, 12 traits)
Le sinogramme 氩 a été construit de toutes pièces pour désigner l’argon, le gaz rare.
Sinogramme 3853 : 坩

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Jinologie : Demi-dieux et Semi-démons (《天龙八部》) – Qiao Feng (乔峰) (1)

Qiao Feng (乔峰 [qiáo fēng]) est, avec Duan Yu et Xuzhu, l’un des trois personnages masculins principaux du roman Demi-dieux et semi-démons de Jinyong.
C’est certainement, de tous les personnages de Jinyong, celui qui a atteint le niveau le plus haut en termes de maîtrise des arts martiaux. Il a une stature impressionnante et une prestance évidente. Il est juste, fidèle dans ses amitiés, sans détour. Il est reconnu comme l’un des deux experts incomparables de l’époque : une expression en vogue dit en effet que : « Au Nord, c’est Qiao Feng, au Sud, c’est Murong » (北乔峰, 南慕容 [běi qiáo fēng ; nán mùróng] ; le Murong en question est bien entendu le jeune Murong Fu, que nous avons déjà rencontré dans le chapitre Demi-dieux et semi-démons de la rubrique « Jinologie »). Dans tout le roman, jamais Qiao Feng ne rencontre un adversaire à sa taille.
Dès son plus jeune âge, le jeune Qiao Feng, fils d’un paysan habitant au pied du mont Shaolin appelé Qiao Sanhuai (桥三槐 [qiáo sānhuái) fait montre d’une intelligence hors du commun et d’un don absolument exceptionnel pour les arts du combat. A peine âgé de sept ans, humilié par un petit fonctionnaire local, il le pourchasse et finit par l’exécuter !
C’est auprès du maître Xuanku (玄苦 [xuánkǔ]) du temple Shaolin qu’il débute son apprentissage des arts martiaux. Il est ensuite admis dans la « bande des mendiants », où il gravit rapidement tous les échelons. Mais le chef de la bande des mendiants qu’est alors Wang Jiantong (汪剑通 [wāng jiàntōng]) connaît la vérité sur ses origines et le met à l’épreuve.
Qiao Feng est en effet le fils d’un noble de la famille royale des Khitan, Xiao Yuanshan (萧远山 [xiāo yuánshān]), qui est mort dans un guet-apens tendu par de jeunes bretteurs sur la foi d’une dénonciation erronée. Mais seul un nombre très restreint de personne connaît ce fait. Personne n’est au courant des origines khitan de Qiao Feng, pas même l’intéressé.
Wang Jiantong se méfie donc au plus haut point de Qiao Feng, le soumet à trois épreuves très difficiles et lui confie sept missions de premier ordre avant de lui accorder sa confiance.
Qiao Feng met ses talents au service de la bande des mendiants, et accomplit des exploits innombrables. Sa personnalité avenante le fait aimer de tous les membres de la bande, et il passe volontiers plus de temps à boire et à faire ripaille avec les mendiants de basse condition, qu’à s’entretenir d’affaires importantes avec les « quatre vénérables » de la bande des mendiants (丐帮四大长老 [gàibāng sìdà zhǎnglǎo]), qui constituent en quelque sorte le conseil d’administration de l’organisation et dont la parole fait loi.
Les exploits de Qiao Feng sont tels que Wang Jiantong finit par le désigner comme son successeur. Pendant huit ans à la tête de la bande, Qiao Feng ne cesse de multiplier les faits d’armes et d’aider les troupes impériales du Song du Nord à résister aux Khitan qui imposent une pression continue sur les frontières septentrionales de l’Empire chinois.
C’est à l’Auberge du pin et de la grue (Songhelou 松鹤楼 [sōnghèlóu])* de Wuxi que Qiao Feng fait par hasard connaissance avec Duan Yu, jeune prince de la maison royale de Dali (concernant Duan Yu, je vous invite à consulter la série que nous lui avons récemment consacrée). Malgré ses origines nobles, Duan Yu répond volontiers à l’invitation de Qiao Feng et l’accompagne sans blêmir dans une sorte de compétition pendant laquelle sont vidées moult amphores de vin. Le courant passe si bien entre les deux hommes qu’ils décident de devenir frères jurés.
C’est dans l’épisode suivant que nous verrons comment les choses de gâtent irrémédiablement pour Qiao Feng et ce malgré les exploits innombrables qu’il a accomplis pour la bande des mendiants pour la Chine des Song.
*Une petite remarque : l’Auberge du pin et de la grue (Songhelou), où se rencontrent Qiao Feng et Duan Yu, est le nom de l’un des restaurants les plus fameux de Suzhou, située sur la rive méridionale du Lac Tai (太湖 [tàihú]), et qui fait donc en quelque sorte vis-à-vis à la ville de Wuxi. Ce restaurant à été créé à l’époque des Qing, donc bien après l’époque à laquelle se déroule le roman.
Ci-dessous, une dédicace de la main de Jinyong, que l’écrivain a laissée au Songhelou lorsqu’il est venu visiter l’établissement en septembre 2007. (L’image vient d’un article qui parle de ce restaurant, ici.)

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